LIVRE VI
LOUIS XIV
CXVIII. Chacun voulait donc la paix. Ce fut encore l'Espagne qui en paya tous les frais ; la France abandonna les Siciliens à sa vengeance, et garda la Franche-Comté avec quelques places en Flandre. Ainsi le but de la première guerre était à peine atteint, celui de la seconde complètement manqué, et, quoique ayant perdu plus de batailles et levé plus de sièges qu'aucun homme de son siècle, au fond Guillaume d'Orange était le véritable triomphateur (1678).
CXIX. Louis XIV n'en était pas moins enivré de gloire. La ville de Paris lui décerna le nom de Grand, et, ce qui ne s'était jamais vu, lui éleva des statues de son vivant. Adoré comme un empereur romain , il se crut permis de tout oser. Par de simples arrêts, les magistrats de Metz et de Brisach réunirent au territoire ce qui jadis avait pu dépendre des Trois-Évèchés ou de l'Alsace. En pleine paix Louvois conquit par l'or et par la terreur la ville libre de Strasbourg (1G81), que ses neuf cents canons ne défendirent pas, et dont Vauban fit en peu de temps une place du premier ordre. Luxembourg fut saisi sous prétexte d'un oubli dans le traité. Les Italiens vendirent Casai. Mêmes exploits sur mer. Maître de la Méditerranée depuis la victoire de Messine, Duquesne bombarda Alger et Tripoli, dont les pirateries avaient redoublé pendant la guerre ; pour une bagatelle, il força le doge de Gênes à venir humblement porter ses excuses à Versailles.
CXX. Cet étalage de puissance cachait de grandes misères. La guerre seule avait causé un excédent de dépenses de soixante millions par an. Pour y faire face, Colbert avait été réduit aux expédients de ses prédécesseurs, à des emprunts onéreux, à des ventes d'offices ou de privilèges, à l'aliénation des aides ou des gabelles. L'ingratitude et les peines dont il était abreuvé le menèrent au tombeau. Le roi faisant demander de ses nouvelles : « Qu'il me laisse mourir tran- « quille, répondit-il. Si j'avais fait pour Dieu « ce que j'ai fait pour lui, je serais sauvé. » La foule elle-même, qui applaudissait aux victoires militaires, maudissait le ministre
chargé d'en payer les frais. Il fallut l'enterrer de nuit , de peur d'insultes de la populace, triste récompense d'une vie usée au service de l'État (1083). Colbert mort, les finances allèrent de mal en pis, et l'inepte tyrannie des gens d'affaires ne connut plus de limites.
CXXI. Louvois, le mauvais génie du règne, devint tout-puissant. Son influence ne fut pas tempérée, comme il était permis de le penser, par celle de la femme intelligente et pieuse qui depuis peu dominait le roi. Veuve du poète Scarron, venue à la cour comme gouvernante des enfants de M""' de Montespan , Mme de Maintenon avait près de cinquante ans quand Louis XIV, moins âgé qu'elle, mais à bout d'illusions, se laissa subjuguer par son esprit , et vint comme un autre enfant se mettre sous la férule de cette institutrice consommée. Plus heureuse que Bossuet, elle sut évoquer en lui le remords et la foi , et adoucir les derniers jours de Marie-Thérèse. A la mort de cette reine infortunée , elle prit sa place par un mariage secret qui mit fin aux désordres de la cour (lG8o). Mais, à côté du génie de direction qu'elle aimait à exercer jusque sur les petites paysannes des environs de Fontainebleau, et auquel elle ouvrit un libre champ dans la maison d'éducation de Saint-Cyr, cette âme d'élite manquait pourtant de je ne sais quoi de tendre que la raison la plus exquise ne peut atteindre , et que les joies du bonheur conjugal et de la maternité développent chez la femme. Protestante de naissance, fille d'un hérétique farouche, elle en avait gardé quelque chose ; elle-même avouait que dans ses jeunes années elle était restée vertueuse moins par piété que par un fier dédain du vice. De là l'antipathie qu'elle inspira à des gens honnêtes, moins indulgents pour sa froide domination que pour des cœurs faibles, mais sensibles. De là son impuissance à guérir l'orgueil de Louis XIV, et à prévenir les fautes et les malheurs de sa vieillesse.
CXX IL Par une singulière contradiction,
ce roi converti traitait le souverain pontife
*avec une dureté sans égale. Benouvelant la
querelle de Louis le Jeune et de Philippe le