LIVRE VI — LOUIS XIV
cié ; ses enfants passèrent la frontière. Ainsi, pour les protestants comme pour les catholiques , la France cessait d'être l'asile de la liberté des consciences. Non content d'exercer dans ses États cette funeste tyrannie, le nouveau Philippe II prétendit l'étendre au dehors, et s'ériger partout en champion de l'orthodoxie.
CXXVI. Bientôt se présenta une séduisante occasion d'appliquer son système.
A son instigation, le nouveau roi d'Angleterre,Jacques II, plus catholique de bouche et d'ostentation que de cœur ou de mœurs , avait poussé à bout par ses maladresses l'esprit national. Appelé par les mécontents, Guillaume d'Orange arriva de Hollande à la tête de quinze mille hommes en partie Français.
Nouveau conquérant, il s'empara
de Londres, détrôna son beau-père, et le força . à chercher un refuge à la cour de Louis XIV. C'était le moment de faire une croisade et d'abattre en Guillaume III la puissance réunie de' la Hollande et de l'Angleterre, l'hydre de l'hérésie. Avec de si beaux motifs, habilement exploités par Louvois , qu'importait de risquer contre les deux plus fortes marines du monde les flottes et les colonies de la France ? Qu'importait d'avoir sur les bras l'Europe entière, peu édifiée de la piété du grand roi et justement irritée de ses envahissements? La guerre fut déclarée à tout le monde à la fois (1688).
CXXVII. Le cruel ministre de la guerre ouvrit la campagne avec une véritable rage. D'un coté, il employa en France les ealères
Louise de la ValHëre
et les massacres pour écraser les calvinistes des Cévennes, du Dauphiné et du Vivarais ; de l'autre , il recommença en Allemagne le pillage du Palatinat, à son gré trop ménagé par Turenne. Spire, Worms, Bingen , furent détruits de fond en comble ; à Manheim, il ne resta pas pierre sur pierre ; à Heidelberg, une seule maison échappa à l'incendie, et le magnifique château des électeurs ne fut plus
qu'une ruine.
Chassés de leurs maisons, cent millehabitantserraient sans abri; Louvois eut l'impudence de leur proposer d'émigrer en Alsace.
Jamais, depuis les Vandales et les Normands, la guerre ne s'était faite avec une pareille atrocité.
L'Allemagne, justement indignée, chassa partout les Français.
CXXVIII. Ce triste usage de la force brutale ne réparait pas les vides que la mort avait faits dans les armées du roi. Il avait beau se flatter de pouvoir se passer de grands généraux, ou du moins d'en susciter par sa seule volonté. En vain tenait-il dans une sorte de disgrâce les élèves de Condé et de Turenne, le bouillant Luxembourg et l'intrépide Catinat , dont les fiers caractères refusaient de se plier aux caprices de Louvois et de Mmo de Maintenon. S'il remporta encore quelques victoires , ce fut à eux qu'il les dut. Pendant qu'une belle flotte portait Jacques II en Irlande, diversion fatale à ce malheureux pays , Luxembourg , rappelé au commandement des troupes de Flandre , attaquait les Hollandais à Fleurus (1690), tournait leur gauche à la faveur d'un rideau de bois , l'écrasait entre deux feux, leur tuait cinq