LIVRE VI — LOI'IS XIV
toute son artillerie sur les escadrons français, qui restent immobiles sous un feu épouvantable. « Oh ! l'insolente nation ! » s'écriet-il dans sa stupeur. A la fin, resserrant leurs rangs, ces mêmes cavaliers s'élancent par trois fois sur les retranchements ennemis, et, bien que leurs chevaux ne puissent les franchir, donnent ainsi à Luxembourg le temps de rallier son infanterie. Le combat durait depuis six heures sous un soleil brûlant ; il était temps de faire un effort décisif. La réserve des gardes françaises et des Suisses parvient à enlever un des villages à la baïonnette , et se déploie au delà dans la plaine en face des Hollandais. Sous sa protection , la cavalerie, qui brûle de se venger, défile à travers haies, fossés, jardins, houblonnières, granges, maisons, et, à mesure qu'elle arrive, lance ses escadrons à peine formés. La cinquième charge enfonce l'ennemi , et prend à revers les batteries qui avaient fait tant de victimes le matin. Vainqueurs et vaincus étaient exténués par cette lutte acharnée, et avaient perdu chacun plus de quinze mille hommes. Guillaume se retira sans être poursuivi, laissant ses canons, ses mortiers, une foule de caissons et de drapeaux. Si, dans cette journée, la fougue française avait encore triomphé, c'était au prix de flots de sang et sans résultats dignes d'une telle bravoure.
CX XX II. Ce fut la dernière victoire de Luxembourg. Il mourut, laissant sa belle armée à un courtisan, à l'incapable Villeroi, qui ne tarda pas à tromper les espérances du roi, et ne sut pas empêcher la prise de Namur. Pour réparer cet échec , il fallut rendre hommage à Catinat, qui prolongeait en Italie une résitance digne d'éloge. Rappelé dans le Nord, il ouvrit la tranchée devant la ville d'Ath, et la prit d'assaut.
CXXXIII. Louis XIV se hâta de profiter de ce retour de fortune, qui lui permettait de faire la paixsans avoir l'air d'un vaincu (1697). Il garda quelques places en Flandre , comme consolation pour son orgueil humilié , et recouvra ses colonies, frappées au cœur par la mort de Colbert et par la ruine de la marine militaire. Mais le grand but de ses efforts
était manqué. Son ami Jacques II restait détrôné , et n'osait même plus conserver le titre de roi ; son ennemi Guillaume demeurait souverain d'Angleterre, et avait acquis par sa ténacité la prépondérance en Europe.
Les catholiques d'Irlande et de Grande-Bretagne expiaient cruellement les violences infligées aux calvinistes de France, et de nécessiteux réfugiés venaient par milliers remplacer les populations industrieuses dispersées par la persécution. Il avait également fallu traiter avec le pape, se reconnaître vaincu par le vieillard désarmé du Vatican, et jurer de laisser tomber dans l'oubli les fameuses propositions de 1682.
CXXXIV. Pour achever ces tristes résultats, le royaume avait cruellement souffert. A l'envi avaient grandi la misère et la servitude. Pour combler les déficits du trésor, on avait fondu la vaisselle d'argent des particuliers, des églises et du roi ; puis, comme au temps de Philippe le Bel , on avait altéré d'un dixième la valeur des monnaies. La vénalité des charges avait fait de nouveaux progrès. Pour gagner quelques millions, on attaqua , non plus l'indépendance de la justice, mais les vieilles franchises municipales, et l'on mit en vente toutes les places électives d'échevins, de maires ou de consuls. Là où l'amour' de la liberté subsistait encore , les villes rachetèrent le droit de nommer leurs magistrats jusqu'à ce qu'un nouveau décret vînt les en dépouiller ; ailleurs, elles y renoncèrent avec une déplorable facilité. De même furent exploitées les corporations d'ouvriers, qui s'étaient spontanément formées au moyen âge , et qui, grâce à leur force d'association, grâce à l'élection de leurs maîtres et de leurs jurés, avaient fait lleurir l'industrie dans les temps les plus difficiles. Le droit du travail et du commerce fut réglementé et vendu par le pouvoir ; les comptoirs furent arbitrairement restreints ou multipliés dans de mesquines vues fiscales, et les plus belles institutions libres devinrent des instruments d'oppression.
GXXXV. Au temps de Louis XII, la France était encore un faisceau de petites républiques sous un roi paternel ; aujourd'hui, ce n'était plus qu'une grande monarchie, où