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LIVRE VI

LOUIS XIV

un despotisme uniforme atteignait, exploitait, enlaçait chacun. Sous ce joug maladroit, l'agriculture et le commerce, qui ne vivent que de liberté, n'avaient pas moins souffert que la dignité et la noblesse des caractères, et, quatre ans avant la fin de la guerre, Fénelon pouvait dire à Louis XIV, comme naguère saint Vincent de Paul à Richelieu : « Sire, vos peuples, que vous deviez aimer « comme vos enfants, et qui ont été jusqu'ici « si passionnés pour vous, meurent de faim. « La culture des terres est presque aban- « donnée ; les villes et les campagnes se « dépeuplent; tous les métiers languissent, « et ne nourrissent plus leurs ouvriers. Tout « commerce est anéanti. Par conséquent, vous « avez détruit la moitié des forces réelles du « dedans de votre État pour faire et pour « défendre de vaines conquêtes au dehors. » Ainsi, la prospérité nationale s'était évanouie aussi bien que les rêves ambitieux du grand roi.

CXXXVI. Poursuivi lui-même par un ennui inexprimable, il se débattait contre l'étiquette orientale qu'il avait imposée à sa cour, cherchait une diversion dans le séjour silencieux de Marly, et venait par moments épancher son cœur et verser des larmes involontaires dans l'intimité de Mmo de Maintenon. Son Versailles était toujours magnifique , mais déjà quelque peu noirci par le temps et à demi couvert du linceul de tristesse qui l'enveloppe aujourd'hui. Au lieu de la douce épouse de ses jeunes années régnait une femme austère et dominatrice ; au lieu de Colbert, de Turenne et de Gondé, des créatures auxquelles se donnait le pouvoir, mais non le génie. Les lettres elles-mêmes semblaient se flétrir. Pascal, Molière, Corneille, la Fontaine, la Bruyère, Mmo de Sévigné n'étaient plus, et rien ne venait combler ces vides de chaque jour.

CXXXVII. Plus de naïveté ni de libre énergie. Faisant pénitence de sa vie légère, l'élève de Molière, le rival attardé de Corneille, Racine était déjà mort pour le théâtre, et avait interrompu à la fleur de l'âge le cours de ses tragédies, chefs-d'œuvre mesurés, sentant déjà quelque peu la main régulatrice du

maître. 11 ne reprit la plume que pour donner Eslher et Athalie aux pensionnaires de Mm° de Maintenon. Un jour, il hasarda un mémoire d'économie politique, inspiré à son cœur compatissant par les calamités du temps. Mais malheur à qui osait se mêler de toucher à ces plaies mystérieuses ! Le roi surprit cet écrit, et, dans sa colère, lança au sensible poète un regard qui le tua.

CXXXVI1I. Même ingratitude, même disgrâce pour l'auteur de Télémaque, pour l'aimable Fénelon. Connu, comme Bossuet, par d'heureuses controverses avec les protestants et par de riches conquêtes d'âmes, ce prêtre d'élite avait de bonne heure rivalisé avec le grand évêque de Meaux. L'un était devenu gouverneur du Dauphin, et n'avait rien pu tirer de cette nature lourde et vulgaire ; l'autre , chargé de l'éducation du duc de Bourgogne , petit-fils du roi, avait dompté ce caractère violent, s'était fait chérir de son élève comme de tous ceux qui l'approchaient, et avait formé un prince généreux, de mœurs pures, ardent au bien, en qui tous les cœurs honnêtes mirent leur espoir. Fasciné par Louis XIV, et redoutant outre mesure la révolte d'un monarque que lui-même avait contribué à rendre tout-puissant, Bossuet lui avait fait dans sa lutte avec Rome de lamentables concessions. Fénelon, au contraire, ne craignait pas de lui résister ; dans Télémaque, comme dans sa Lettre sur la paix, il lui faisait entendre des vérités toujours amères à qui se sent coupable. De là une aversion secrète qui n'attendait plus qu'une occasion pour se manifester.

CXXXIX. Hélas ! dans ce monde fragile et imparfait, quel homme de bien, quel saint n'a ses faiblesses? Heureux quand ce sont, non des lâchetés d'un esprit qui doute de la vertu, mais les illusions d'un cœur qui présume trop de la nature humaine, et qui ne veut à la liberté d'autre frein que l'amour ! En politique, le précepteur du duc de Bourgogne croyait qu'un bon roi suffirait à régénérer les mœurs ou les caractères ; en théologie , il se laissa séduire par les généreuses aspirations du quiétisme, tout opposées aux rigueurs jansénistes, et crut qu'on pouvait bannir la

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