LIVRE VI
LOUIS XIV
crainte de Dieu et se contenter de le chérir. Bossuet fut le premier à dénoncer avec une âpre vigueur ces tendances, pour lesquelles ses propres fautes auraient dû lui inspirer plus d'indulgence. M",e de Maintenon, qui avait d'abord paru charmée par l'auteur des Maximes des saints, et qui avait même sollicité ses conseils , se joignait à ses adversaires les moins charitables ; et Louis XIV poursuivit avec acharnement , à Paris et à Rome, la disgrâce de l'homme qu'il appelait le plusbelespritetle plus chimérique de son royaume.
Il lui donna l'archevêché de Cambrai comme un exil, lui relira le titre de précepteur du duc de Bourgogne, s'opposa à toute relation entre lui et son élève, et obtint en fin du saintsiège la condamnation publique de ses doctrines. .CXL. Fénelon reçut cette sentence au moment de monter en chaire. Avec une candeur qui accablait ses ennemis, il la lut lui-même à ses ouailles, et se soumit sur-lechamp à la décision de l'Église. Le reste de ses jours se passa dans son diocèse, au milieu des soins de la charité. Il prodigua aux derniers habitants des campagnes cette tendresse de cœur qui avait fait les délices de la cour. Un jour même, on le vit courir pendant deux heures après la vache égarée d'une pauvre femme en pleurs. Ses amis, Vauban el Catinat, de-
Mort de Colbert. [P. 291.
vaient bientôt subir, comme lui et comme Racine, la peine de leur franchise. Les carmélites et la Trappe offrirent seules un asile sûr à ceux qui voulaient encore goûter librement les douceurs de la vraie piété. Quant à Bossuet, il ne jouit guère de son triomphe.
Dans la multitude, il ne trouva plus qu'indifférence hors pour les plaisirs ou pour les affaires; de la part du roi, il eut à subir un joug de plus en plus lourd, et il se plaignit amèrement de ne rien oser publier sans l'approbation de Mm0 de Maintenon, juge en dernier ressort des questions théologiques.
CXLI. Ainsi la France recueillait déjà les fruits de son idolâtrie, Louis XIV ceux de son orgueil.
Leur bonne harmonie commencaitàs'allérersingulièreinent, et la conversion du roi ne faisait que rendre son joug plus importun à la nation. Car on pardonne plus volontiers à des folies de jeunesse qu'aux rigueurs d'une piété superbe et morose. Mais ni le monarque ni son peuple n'étaient au bout de leurs malheurs. Associés dans de longs égarements, ils devaient l'être dans une longue et cruelle expiation. La succession d'Espagne, question que Louis XIV avait voulu résoudre quarante ans à l'avance, vint à s'ouvrir (1700). Si cet État ne devait pas survivre à la famille de ses rois, n'était-il pas