‹ Histoire de FranceChapitre 267 sur 339 · LIVRE VI — LOUIS XIV · texte numérisé non relu

LIVRE VI — LOUIS XIV

juste que la France achevât d'en prendre sa part? Cependantle triste héritier de Charles- Quint avait consumé ses derniers jours à se débattre contre les projets de partage en train de se conclure autour de lui, et à chercher un successeur capable de maintenir l'intégrité de son empire. Après avoir longtemps flotté entre ses cousins de France et d'Autriche, il avait paru se décider pour les premiers comme plus en état de tenir tête aux convoitises de l'Europe. Au lieu de se contenter d'une ou deux provinces, Louis XIV accepterait-il ce legs périlleux, auquel il avait renoncé jadis pour la conquête de la Flandre et de la Franche-Comté? Parviendrait-il ainsi à s'approprier d'un seul coup l'empire dont Henri IV, Richelieu, Mazarin et lui-même avaient de si longue main préparé la ruine? L'entreprise tenta son orgueil. Il se laissa entraîner sur cette pente fatale qui mène à sa ruine l'homme insatiable de prospérités ; il proclama son petit-fils, Philippe V, roi de toutes les Espagnes, et l'envoya avec une armée dans ce pays qui, façonné par le despotisme, assistait avec une stupide inertie à la discussion de ses destinées.

CXL1I. C'était jeter encore une fois le gant à l'Europe. Personne ne crut aux protestations de désintéressement d'un prince qui n'avait que trop donné l'exemple de l'égoïsme et de l'avidité. Considérant ses projets comme une véritable conquête , qui lui assurerait la prépondérance dans le monde entier, l'Angleterre, la Hollande et l'Autriche s'unirent contre lui, s'engagèrent à soutenir, à la place de Philippe V, le frère de l'Empereur, et, pour prix de leur assistance, se partagèrent d'avance les colonies d'Amérique , les Pays- Bas et l'Italie. Plus d'un Etat secondaire vint grossir cette ligue, et, pour y attirer l'électeur de Brandebourg, Frédéric, militaire consommé, l'Empereur, malgré les réclamations du pape , lui décerna le titre de roi de Prusse.

CXLIII. Avant de mourir, Guillaume III eut la joie de voir sous les armes cette coalition, qui devait assouvir toutes ses rancunes et consommer l'humiliation du grand roi. A sa tète marchaient des généraux célèbres

formés par les leçons de Turenne et de Condé : l'Anglais Marlborough , gouvernant par sa femme l'héritière de Guillaume III; et le prince Eugène de Savoie , que Louis XIV avait négligé de s'attacher , et qui était entré au [service de l'Autriche. La France , où la servilité avait paralysé la sève militaire, n'avait à leur opposer que le courtisan Villeroi, toujours en faveur malgré son incapacité, et le brave Catinat, mal vu par Mmo de Maintenon, vivant retiré dans ses terres, encore doué d'un courage à toute épreuve, mais n'ayant plus cet entrain qui enlève la victoire. Après eux venaient le duc de Vendôme, descendant de Henri IV, se piquant d'égaler la fougue de Condé sans en avoir le génie, et le tacticien Villars, fécond en grandes conceptions qu'il ne lui fut jamais donné de réaliser. C'était avec ces hommes incomplets qu'il fallait défendre contre l'Europe, non plus seulement la frontière de Flandre, mais l'Espagne et l'Italie tout entières.

CXLIV. Pendant que, de part et d'autre, les armées s'organisaient, la lutte s'ouvrait en Lombardie, théâtre de guerre devenu fameux depuis , mais alors entièrement nouveau. Plusieurs cours d'eau parallèles: l'Adda, l'Oglio, le Mincio, l'Adige, descendant des Alpes et venant se jeter dans le Pô, y forment des lignes naturelles de défense. Etabli sur l'Adige et maître du pays jusqu'à cette rivière , Catinat occupait avec le gros de ses forces Rivoli et le pied des montagnes. Toutefois , respectant la neutralité de Vérone et de son territoire, qui appartenaient à Venise, il s'était contenté sur sa droite de jeter une forte garnison dans les murs de Mantoue, sur le bas Mincio. Dans cette position, ayant pour lui la supériorité du nombre, il aurait pu se porter sur Trente et Roveredo, et occuper les débouchés du Tyrol , seule ligne de retraite des Autrichiens. Mais, peu confiant en lui-même , il laissa aux autres le temps de prendre l'offensive. Le prince Eugène, qu'il croyait encore devant lui, fit secrètement défiler ses troupes sous la protection du territoire vénitien , et parut tout à coup sur le bas Adige. C'était le cas de redescendre brusquement sur lui et de lui faire expier son au-

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