LIVRE VI
LOUIS XIV
dace. Catinat trouva plus prudent de battre en retraite et de mettre son armée sous la protection du Mincio, ligne meilleure que l'Adige , puisqu'il l'occupait tout entière avec la forte place de Mantoue. Rendu entreprenant par un premier succès, son adversaire renouvela contre lui la même manœuvre, et passa le Mincio près de son embouchure. Catinat, toujours découragé, rétrograda sur l'Oglio, et laissa investir Mantoue. S'il n'avait rien risqué , il avait perdu beaucoup de terrain et le prestige de la victoire, alors qu'il aurait fallu payer d'audace au début d'une guerre condamnée tôt ou tard à devenir inégale. Il fut destitué de son commandement, et, à la veille de prendre sa retraite, il consentit à servir sous les ordres de son successeur, le téméraire Villeroi , qui se piquait de reprendre l'offensive.
CXLV. Mais la présomption est encore plus fatale qu'un excès de prudence. Maladroitement engagés à Chiari , les Français furent repoussés avec perte , et revinrent prendre leurs quartiers d'hiver derrière l'Oglio. Le prince Eugène ne leur laissa même pas le temps dont ils avaient besoin pour respirer, et qu'ils se flattaient vainement de trouver en reculant devant l'ennemi. Continuant à déborder leur droite , il remonta le Pô aussi furtivement qu'il avait naguère descendu l'Adige , passa ce fleuve sans être aperçu , et surprit au milieu de la nuit le quartier général à Crémone. Villeroi resta prisonnier. Ce fut un bonheur; car il n'était pas homme à calmer cette panique. Ses lieutenants rallièrent les troupes dispersées dans leurs cantonnements, et les ramenèrent derrière l'Adda. L'Italie était bien près d'être perdue, quand le bouillant Vendôme vint enfin rompre cette longue suite de revers, marcha droit à l'ennemi, débloqua Mantoue, et reprit sur l'Adige les premières positions de Catinat (1702).
CXLVI. En Belgique, les succès avaient été tout aussi partagés. A peine libre, Villeroi alla y porter sa fatale et invincible outrecuidance. Un instant, l'attention de l'ennemi demeura fixée sur le Danube , où Villars venait de rejoindre les Bavarois , seuls alliés de la
France, et était à la veille de frapper un coup décisif. L'Autriche était ouverte devant eux; l'Empereur se préparait à quitter Vienne, qu'il n'espérait plus défendre; rappelée nu sentiment de sa vieille indépendance, la Hongrie s'insurgeait, et attendait les Français comme des libérateurs. L'électeur de Bavière détruisit par son entêtement ces brillantes perspectives. Craignant de s'engager loin de ses États, il préféra donner, par le Tyrol, la main à Vendôme. Ils mirent beaucoup de temps à s'emparer d'Inspruck et de Trente, et ne parvinrent même pas à couper les communications du prince Eugène avec l'Autriche. De son côté, Villars, impatient d'agir , se rabattit sur un corps d'Impériaux, qui , pendant ces lenteurs, était venu s'établir sur ses derrières à Augsbourg; il les battit complètement à Hœchstœdt (1703). Pour le coup , tout prétexte ayant disparu , il comptait décider l'électeur à marcher sur Vienne : vain espoir. Tandis que l'Empereur rappelait le prince Eugène pour défendre sa capitale, et décidait Marlborough à se rapprocher du Rhin, Louis XIV, au contraire , faisait revenir en France son meilleur général pour châtier les calvinistes des Cévennes et les émeutiers du Languedoc, et laissait l'inepte Villeroi, à peine propre à de pareilles exécutions, à la tète des armées du Nord et d'Allemagne, aux prises avec les meilleurs tacticiens de l'époque.
CXLVI I. Après une conférence tenue à Radstadt, Marlboroug et le prince Eugène se dérobent habilement à Villeroi , qui ne songe qu'à leur barrer le chemin de l'Alsace, vont rejoindre les Autrichiens sur le haut Danube, et, à la tête de forces écrasantes, attaquent dans les environs même d'Hœchsteedt l'armée qui venait d'y triompher avec Villars. La droite se laisse couper, est cernée dans Blenheim ; après une résistance inutile , elle brûle ses drapeaux et brise ses armes plutôt que de les rendre aux Anglais. Son général se noya de désespoir. Vingt-sept bataillons, douze escadrons étaient pris ou détruits. La gauche, composée de Bavarois, avait assisté à ce désastre dans une incroyable immobilité, et, au lieu de désaçer les Fran-