LIVRE I
l'occasion était favorable: qui pourrait, au milieu du tumulte des fêtes, deviner d'où le coup serait parti? Heureusement averti, J'évêque put s'échapper à temps et chercher un refuge à l'abbaye de Luxeuil. Dans cet asile des grandeurs déchues l'attendait l'hypocrite Ébroïn, dont il avait sauvé les jours. Les voilà réunis par une commune disgrâce, ces deux hommes puissants qui tour à tour ont gouverné les rois. Leur piété semble la même; mais bien différentes sont les pensées qu'ils promènent sous les arcades silencieuses du cloître. L'un éteint son ambition, l'autre l'aiguise ; l'un renonce avec joie aux honneurs glissants de la terre, l'autre ronge son frein et trame des complots. Leur retraite ne fut pas longue. Livré à lui-même, le faible Childéric s'abandonna aux caprices de ses passions, et mourut de la main d'un Franc qu'il avait fait battre de verges (673). Dans sa fureur, le meurtrier n'épargna ni la reine ni ses enfants en bas âge. Ébroïn et Léger sortent de Luxeuil. Celui-ci re^acne l'église d'Autun, qui pleurait son absence, et demande à y unir ses jours, sans plus sortir de ses devoirs d'évèque ; celui-là prend la route de la cour, met sur le trône le troisième fds deBathilde, Thierry III (673), dont il s'est ménagé la faveur, et redevient maire toutpuissant du palais.
LXI. Sur ces entrefaites , l'Austrasie et la Rourgogne se révoltent; il n'y a qu'une voix contre cet aventurier trop connu, ce moine renégat, cet impie, ce brigand, ce pillard. Pour faire taire ces honnêtes clameurs, Ebroïn sait qu'il suffit souvent d'un exemple qui répande la terreur. Saint Léger est le parent des grands d'Austrasie, il est le plus saint et le plus courageux des évêques; d'ailleurs c'est un rival détesté , auquel il a dû la vie. C'est bien la victime qu'il lui faut. Il l'accuse d'avoir soulevé la Bouraos-ne, et marche sur Autun. Derrière ses fortes murailles, fraîchement réparées, la place pouvait tenir longtemps et attendre le secours du dehors. Mais chacun, suivant l'usage, de s'excuser, décompter sur les autres et d'attendre comment tourneraient les choses. Vainement du haut des murs saint Léger attend
le secours de ses nombreux amis. Rien à l'horizon. Alors lui apparaît sa ville bienaimée prise d'assaut et livrée au pillage, son peuple massacré ou captif. Son cœur de père n'y peut résister. Il revêt ses habits de fête, bénit encore une fois son troupeau, se fait ouvrir les portes, et va seul assouvir la haine de son ennemi.
LXII. Tant de grandeur d'âme eût désarmé tout autre qu'un Ebroïn. Mais lui , furieux de l'impassible dignité de saint Léger, et prenant à tâche de briser son courage, lui fait crever les yeux, et ordonne de le laisser mourir de faim dans une forêt. Retrouvant sa victime, qu'un soldat compatissant avait cachée, il lui fait couper les lèvres et le langue, et le fait traîner pieds nus, par les chemins les plus rocailleux, jusqu'au bord de la Manche. Mais, à mesure que le courageux évèque changeait de gardiens, il les touchait par sa céleste patience.
Lui-même écrivait à sa mère Sigrade pour la consoler ; recouvrant miraculeusement la parole , il l'employait à chanter les louanges de Dieu et à lui conquérir des cœurs. Désespérant de lui trouver des bourreaux pour le torturer davantage, fatigué de la gloire qui s'attachait aux pas de cette victime , Ebroïn lui fit couper la tète dans une forêt , et l'y fit furtivement enterrer. Bientôt le nom du saint martyr brisa ces chétives entraves, et, défiant la rage du tyran, devint l'objet d'un culte populaire depuis l'Océan jusqu'aux montagnes de la Suisse.
LXI II. Après saint Léger, ce fut le tour de ceux qui l'avaient laissé périr. La France entière fut livrée à une poignée de satellites du plus bas étage, qui, comme ceux de Chilpéric, rétablissaient les impôts et les confiscations romaines, dépouillaient les grands, foulaient aux pieds les vieilles libertés germaniques, et enivraient leurs maîtres de misérables flatteries. Le bruit de leurs violences alla troubler jusqu'aux moines dans leurs lointaines retraites. L'abbé de Jumièges, saint Filibert, poussé par le zèle, quitte son couvent et vient trouver Ebroïn. A ses caresses, à ses présents, il répond par de saintes menaces, lui reproche son apostasie,