LIVRE I
PKPIN D'HERISTAL
ses crimes, brave sa colère, et lui déclare qu'un chrétien n'a plus rien de commun avec lui. Il était perdu , si son protecteur saint Ouen , sous prétexte de le châtier , ne l'eût gardé en prison. Ami de saint Léger, le nouvel évêque de Maëstricht, le docte et courageux Lambert, fut brutalement déposé et remplacé par un courtisan. Pendant sept ans le couvent de Stavelo abrita l'illustre proscrit et admira son humilité. Longtemps après les religieux racontaient encore qu'une nuit d'hiver allant à matines, ils l'avaient trouvé, oublié parle supérieur, au pied d'une croix, et tout couvert de neige. Là le connut et l'aima le plus frénétique chasseur de la cour, le jeune comte Hubert, qui, après avoir couru les bois dimanches et fêtes, venait de rencontrer un cerf menaçant, messager de la justice de Dieu. Frappé de terreur, Hubert était tombé à genoux, et s'était relevé tout autre. Désormais Ébroïn n'est plus pour lui qu'un scélérat, la cour qu'une peste à fuir, et de saint Lambert, qu'il va bientôt remplacer, le futur patron des chasseurs apprend la chasse des âmes dans les vastes forêts du Nord.
LXIV. Cependant l'Austrasie seule résistait et offrait un asile aux fugitifs et aux exilés. La conquérir, lui arracher ses victimes, sire Ébroïn l'eût fait volontiers ; mais le petit- fds de saint Arnoul et de Pépin de Landen, le duc Pépin d'Héristal était un homme à se bien défendre. Battu clans une première rencontre, il ne perdit pas courage. Ébroïn, qui se croit déjà tout permis dans son triomphe, tombe sous les coups d'un officier qu'il a déshonoré (681). Sa mort change la face de la guerre. Ses partisans consternés sont vaincus à Testry (687) ; son roi de paille, Thierry III , tombe aux mains de Pépin , et lui prêtera désormais son nom. C'est Pépin d'Héristal qui, véritable roi, défendra pendant vingt-sept ans les frontières de la France, arrêtera sur la Meuse et sur le Rhin les barques légères des Frisons, et disputera aux longs couteaux des Saxons la Souabe, la Thuringe et la Bavière. Autour de lui combattent, non ces lâches soldats de Neustrie, vêtus à la romaine, bons tout au plus à piller
des villes sans défense; mais ces Austrasiens n'obéissant qu'à la bravoure, ne payant d'autre impôt que leur sang, fiers de leur framée, qu'ils portent de père en fils depuis Clovis et Théodebert, et qui n'ont servi ni Chilpéric ni Ebroïn.
LXV. Il y a plus de deux siècles que l'empire romain est tombé, et, à mesure qu'il tente de se relever, de nouvelles générations de barbares viennent en balayer les débris. Vainement, à l'exemple des Goths, Chilpéric et Ébroïn ont voulu ressusciter le génie fiscal, le despotisme niveleur, les jeux de l'amphithéâtre, la pompe des panégyriques : une prompte décadence a miné leur œuvre surannée, et les serviles imitateurs de Théodose et de Théodoric n'ont eu, comme eux, pour héritiers que des rois fainéants. Pendant que le sang de Clovis s'étiole et disparaît, les Francs se rajeunissent au contact de leurs frères d'Austrasie, eux-mêmes tenus en haleine parles sauvages tribus d'outre- Rhin. Mais, en même temps que la Providence prend soin de rompre de funestes traditions et d'étouffer à son berceau la renaissance païenne, les jeunes peuples auxquels elle veut conserver leur physionomie propre et la liberté de leur avenir, ont fait un premier pas dans leur éducation chrétienne. Au milieu des ténèbres de cette laborieuse époque, les barbares se sont fixés au sol, où Rome ne pouvait retenir ses propres enfants accablés d'impôts. Unis par une même foi , Gaulois, Romains, Francs ne forment plus qu'un peuple, habitant la même patrie. La Gaule, naguère labourée par des esclaves et pillée par les Bagaudes, est cultivée en partie par des hommes libres , en partie par des colons ou des serfs d'une condition meilleure. Les moins heureux sont attachés à une terre, non plus à un maître, et assujettis seulement à une redevance annuelle en argent ou en denrées. Le labeur forcé fait place à un labeur de plus en plus libre, volontaire, rai- , sonnable. Une vertu nouvelle surgit : c'est l'amour du travail, père de toutes les grandes choses, et les auteurs de cette secrète révolution sont les moines, qui, sans se lasser, défrichent les bois et les marais du Nord.