LIVRE VI — LOUIS XIV
la France ne devait réellement posséder l'Espagne. Pourtant, en échange, elle abandonnait à l'Autriche ses domaines mille fois plus précieux de Belgique, de Lombardie , de Naples et de Sardaigne, qui avaient été de tout temps l'objet de sa légitime ambition , et qui, plus redoutables aux mains de l'Empereur qu'à celles du roi d'Espagne, complétaient de la Méditerranée à l'Océan une muraille d'airain. Pour prix de sa complicité, la Prusse reçut la Gueldre espagnole; la Savoie s'enrichit de la Sicile. Enfin l'Angleterre, non moins envahissante sur mer que ses alliés sur le continent, exigea la démolition de Dunkerque, garda Terre-Neuve et la baie d'Hudson avec son riche commerce de pelleteries, et fit de Gibraltar un repaire imprenable. Sous prétexte d'alliance , elle s'était chargée pendant la guerre du commerce du Portugal avec ses colonies ; maintenant elle s'arrogeait le même droit sur l'Espagne, et se faisait céder le monopole de la traite des nègres, contraire, disait-elle, à la foi catholique. En réalité, c'était elle, encore plus que l'Autriche, qui triomphait et qui exerçait sur les mers une domination désormais sans rivale. Tel était, après un siècle, le fruit de la politique de Henri IV et de Piichelieu. Poursuivant, comme eux, la ruine de l'Espagne, Louis XIV trouva sur sa route les États protestants qu'eux-mêmes avaient suscités, essaya sans succès de les faire rentrer dans leur néant, et se vit arracher par leurs armes les dépouilles qu'il se croyait enfin au moment de saisir.
GL1V. Tandis que l'Europe, tout occupée d'humilier Louis XIV, négligeait l'agrandissement de l'Angleterre, une autre menace surgissait pour elle à l'orient. Ce n'étaient plus les Turcs, dont une poignée de Polonais avaient repoussé la dernière invasion , et qui désormais, sous leur ciel enchanteur, étaient voués à une prompte décadence; ce n'étaient plus les Tartares, que leurs migrations en Chine avaient épuisés, et qui pouvaient se contenter de la conquête de ce gigantesque empire; c'étaient les Russes, héritiers de la finesse et du schisme grecs, unis sous un joug absolu, grandissant à vue d'œil sous la
jeune dynastie des Romanov. A peine délivrés des hordes -mongoles et encore cernés dans leurs froides steppes du Nord par les conquêtes de la Turquie, de la Pologne et de la Suède, ils aspiraient déjà à se faire jour sur la Baltique et sur la mer Noire, et à remplir à l'occident le rôle des fils de Tamerlan.
CLV. A leur tête marchait un audacieux et rude souverain , Pierre le Grand , maître absolu du pouvoir temporel et spirituel , créateur d'une armée et d'une marine , repoussé comme un sauvage par la cour de Versailles, mais forme dans les chantiers de Hollande et d'Angleterre. Il avait devant lui l'Europe, que divisaient la guerre, l'hérésie et la soif de l'or. Il commença par la Pologne, victime à la fois de ces trois fatales passions, nation brave, généreuse, prodigue de son sang comme la France, mais comme elle aveugle et indisciplinée. La fortune y était aux mains des Juifs, gens sans conscience et sans patrie, prêts à se vendre au plus offrant; le pouvoir, aux mains des calvinistes et des schismatiques grecs , soudoyés par la Russie , paralysant la royauté par leurs intrigues et faisant de leur pays ce que les huguenots eussent fait de la France. Grâce à eux s'était conservé le régime électif, si dangereux depuis la ruine des vertus chevaleresques, depuis la révolte des rois ou des peuples contre l'Église. Assiégé d'embarras, ce trône était devenu une véritable galère. Jean-Casimir l'avait quitté pour venir finir ses jours à Paris, à l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés; le sauveur de Vienne, l'héroïque Sobieski y était mort abreuvé de dégoûts et d'ingratitude.
CLVI. Alors, comme au temps de Henri III, les Polonais tentèrent un appel à la France ; ils élurent le prince de Conti , fils des Condé et cousin de Louis XIV. Entrevoyant l'importance de ce choix, le grand Colbert pressait son maître de l'appuyer. Lui, dont un repas de trois mille livres faisait saigner le cœur, il eût donné des millions et vendu son carrosse pour la Pologne. Mais , absorbé par d'autres soins, plus désireux de se débarrasser de Conti que de le voir réussir, le roi