LIVRE VI
LOUIS XIV
s'était contenté de l'envoyer tout seul à Dantzick, d'où il revint bientôt chassé par le parti russe. Abandonnés par la France , les Polonais choisirent l'un d'entre eux , Stanislas Leczinski, et prirent les armes pour résister aux violences de Pierre le Grand. Au milieu de l'incurie générale , la Suède seule soutint ce candidat national. Digne héritier de Gustave -Adolphe, l'intrépide Charles XII écrasa les Russes, traversa leur empire en conquérant , et ne fut vaincu que par l'immensité de leurs déserts. Avec lui succomba Leczinski , lequel vint vivre d'une pension à Wissembourg, sur le territoire français.
CLVII. Vainqueur par sa ténacité de la fougue des Suédois, Pierre le Grand donna un roi à la Pologne. Parmi les petits princes d'Allemagne qui singeaient la cour de Louis XIV, et qui se ruinaient en équipages, en galeries, en luxe mythologique, il choisit le plus inepte, l'ivrogne et glouton Auguste de Saxe, surnommé le Fort parce qu'il soulevait des poids énormes. Parmi ses titres de gloire figuraient son théâtre et son Opéra de Dresde , les meilleurs de l'Allemagne, son immense jardin garni de quinze cents statues, son temple de Vénus, son palais du Japon, enfin l'invention de la porcelaine de Saxe, faite dans une prison d'État par un chimiste condamné à trouver la pierre philosophale. Tel fut le candidat des Russes. Ils firent recommencer pour lui un semblant d'élection qui ne coûta pas moins de cent millions. Comme protestant il plaisait aux dissidents; dans l'espoir de tromper les autres, il se fit catholique du consentement de Pierre le Grand.
CLVIII. Maître de la Pologne, vainqueur des Suédois et des Turcs , fondateur de Saint- Pétersbourg, le czar était le vrai conquérant du siècle, et, dans son orgueil, il croyait pouvoir léguer à ses successeurs non seulement les rives de la Baltique et de la Vistule, mais l'Europe entière, dont il méprisait le luxe et dont il appréciait les dissensions. Ainsi deux peuples également séparés de l'unité catholique par une religion nationale, également animés d'une tenace et insatiable
ambition, les Anglais et les Russes menaçaient sur mer et sur terre l'indépendance du monde. Quant à Louis XIV, qui avait prétendu le dominer, il finissait tristement, ne voyant guère au delà du Rhin dans le monde soulevé contre lui, guère au delà des grilles de Versailles dans son pays ruiné , insulté jusque chez lui par l'ambassadeur anglais, qui lui faisait suspendre les travaux de Mardick.
CLIX. Comme pour expier une guerre qui avait achevé la ruine de la France, et qu'il avait entreprise moins pour son peuple que pour sa famille, il vit tout d'un coup sa race s'éteindre moissonnée par la mort. Neveux, petits-neveux et jusqu'à l'aimable duc de Bourgogne, tout disparut en quelques jours, sauf un enfant au berceau, arraché à grand'peine aux ravages de la maladie. Abandonné de ses courtisans, survivant aux siens, à sa gloire, à sa fortune et à un règne de soixante-dix ans, le vieux roi resta presque seul dans ce palais que jadis il n'avait pu faire assez grand. Que n'était- il mort plus tôt? A quoi bon tant de génies , artistes, écrivains , généraux , amassés en sa main ? Servi par la fortune, adoré de ses peuples, qu'avait-il fait des dons inouïs de la Providence? Héritier d'une politique ambitieuse, égoïste, aveugle, il en avait bu jusqu'à la lie l'amer châtiment.
CLX. Naguère, ranimé par les vertus de saint Pie V, de saint Ignace, de saint Vincent de Paul, le catholicisme semblait près de refleurir en Pologne et en Suède avec Jean- Sigismond le vainqueur des Russes, en Allemagne avec les Habsbourg relevés de leurs défaites, en Angleterre avec les Stuarts cousins des Guises. La France, leur alliée naturelle, délivrée du calvinisme, qui l'avait mise à deux doigts de sa perte, avait repris sous Henri IV le premier rang dans le monde , et offrait l'admirable spectacle d'une nation pieuse, éclairée, brave, élégante, jouissant de la liberté que la vraie religion seule peut et doit donner aux consciences. Avec de tels appuis l'Église pouvait se croire sûre de son triomphe: magnifique perspective qui, en moins d'un siècle, venait de s'évanouir. En