LIVRE VI — LOUIS XIV
les avait enfantés. Le règne incontesté des instincts matériels succédait aux luttes intellectuelles et morales. La renaissance chrétienne était nettement arrêtée. Ainsi, au dedans comme au dehors, Louis XIV acheva de perdre la cause de la religion , du moment qu'il s'en déclara le protecteur. Ainsi se ruinat-il lui-même, et souleva-t-il la haine de ses peuples, alors que la schismatique Angleterre savourait impunément le fruit de ses rapines, et s'unissait de plus en plus pour marcher à de nouvelles conquêtes. Par là Dieu montrait une fois de plus qu'il est surtout sévère pour les siens, et qu'il les laisse succomber plutôt que d'employer à son service des mains intéressées.
CLXIV. Destinée à être l'appui de l'Église et des nations opprimées, la France avait depuis longtemps quitté cette mission pour les vains attraits de la gloire et du plaisir. Bien éloignée encore d'une conversion sincère, mais incapable d'hypocrisie, elle ne songeait qu'à s'étourdir en de nouvelles et moins nobles jouissances. Elle renonçait à sa
grandeur comme naguère elle avait abdiqué sa liberté, et elle attendait avec impatience la mort de celui qui passait à ses yeux pour l'auteur de tous ses maux. Ce jour suprême s'approchait avec une lenteur et une solennité dignes du grand roi. Pendant sa longue agonie, la religion fut sa seule compagne. Il se vit délaissé de tout le monde , même de celle qu'il avait mise sur le trône pour consoler ses vieux jours. Avec elle disparurent ses dernières illusions. La fausse et dure piété , dont il avait pendant trente ans bercé son orgueil, fit enfin place à cette foi sincère qui, voyant à la lueur de l'éternité les égarements d'une vie tout entière, ne met plus sa confiance que dans la miséricorde divine. En nul autre les séductions du temps n'avaient été plus puissantes, en nul autre l'expiation plus mémorable; et, en présence de ce grand siècle et de ce grand règne, qui n'avaient fait qu'un, et qui disparaissaient dans la tombe (1715), Massillon put s'écrier avec un accent digne de Bossuet : « Mes frères, Dieu seul est grand ! »