LIVRE VII
LOUIS XV
France avait continué de descendre depuis le jour où elle avait applaudi avec Molière les honteuses faiblesses de son prince.
III. La conversion de Louis XIV avait comprimé le mal sans le guérir, et, tandis que la cour prenait un air de dévotion digne de Tartufe, sous ses dehors trompeurs avait couvé une soif d'or et de plaisirs de plus en plus vile , impudente, effrontée. Le régent et son ministre étaient en tout point dignes de leur temps. Des galeries de Versailles, où l'ombre du grand roi eût fait peur à ces cyniques et sacrilèges comédiens , ils viennent au Palais- Royal, centre de Paris et théâtre plus commode de leurs plaisirs vulgaires. C'est là qu'au milieu d'orgies perpétuelles se décident les nouvelles destinées de la France. Là les plans de Louis XIV pour la grandeur de la patrie ne sont pas plus épargnés que la piété de ses vieux jours. Là ses mortels ennemis les Anglais sont les bienvenus : assurés des bonnes grâces de Dubois, ils achètent l'abandon de la marine et des travaux de Mardick , et menacent dans son premier essor cette Espagne si chèrement conquise à l'alliance de la France. Si Louis XIV mourait, avec les forces d'un peuple rajeuni le petitfils de Louis XIV pourrait bien disputer le trône au duc d'Orléans; peut-être même convoite-t-il déjà la régence. C'est en évoquant ces chimères que les Anglais entraînent le régent à la guerre , et peuvent impunément détruire à Syracuse la flotte espagnole, incendier des arsenaux à grand'peine sortis de leurs ruines et conquérir Minorque, nouveau Gibraltar dans la Méditerranée. Une armée française les aida à piller et à brûler, et, qui le croirait? cette armée était commandée par un fils des Stuarts, le maréchal Berwick.
IV. La France ne sentit ni la honte de cette alliance, ni le coup porté à sa marine. Pressée de renier les fautes de Louis XIV , dont elle n'était plus même capable de comprendre la grandeur, et désireuse d'imiter les dieux du jour, les Anglais, elle était tout entière au charme d'une gigantesque affaire de finances. A l'exemple de la Hollande , l'Angleterre s'était enrichie par son âpre commerce, par son industrie persévérante et par la domination
des mers. Au lieu de dépenser ses économies en objets d'art ou de luxe, elle les consacrait à vaincre la rigueur de son climat, à améliorer ses champs, à perfectionner ses races de chevaux, de bœufs, de moulons, et elle les enfouissait avec une louable persévérance dans un sol qui les lui rendait avec usure. Depuis Elisabeth la population avait triplé ; la production des terres s'était accrue encore plus rapidement ; au lieu d'acheter comme autrefois du blé à l'étranger, il y en avait à revendre. Le voisinage de cette magnifique agriculture, rivalisant avec un commerce non moins riche, exerçait sur la France la même séduction que jadis la vue de la belle Italie. Le pays enthousiaste et prodigue , qui avait dissipé les ressources amassées par Henri IV et par Richelieu , se passionnait maintenant pour la sagesse financière de ses ennemis, maudissait le roi qui l'avait laissé chargé de dettes , et s'en prenait à lui de ses misères aussi follement qu'il avait mis en lui l'espoir de sa prospérité. La soif de l'argent consumait et les nobles ruinés qu'aucune pension ne rassasiait, et ces bourgeois grandissant depuis des siècles , qui achetaient tous les fiefs et toutes les magistratures. Les fangeux plaisirs de la régence ne coûtaient pas moins cher que le luxe de Versailles. Les besoins et la cupidité allaient croissant.
V. A son début, le régent, suivant l'usage, avait fait une demi-banqueroute, puis ouvert avec tout l'appareil des tortures antiques une chambre ardente contre les traitants. C'était un vieux moyen de les épouvanter et de leur faire rendre les bénéfices excessifs d'un règne achevé : il ne devait pas rapporter moins de deux cents millions. Mais d'Orléans était si bon prince, ses amis et les dames de la cour étaient si faciles à acheter , que , moyennant quelques cadeaux, les restitutions se réduisirent des trois quarts. Le reste fut bientôt regagné par des gens dont on avait toujours besoin. Restaient deux milliards de dettes. Quel homme que l'alchimiste nouveau qui saurait combler ce gouffre béant ! Un banquier écossais vint s'offrir (1716). Son secret résidait dans une idée, dans un mot, le crédit. Le crédit avait enrichi Genève, la Hollande