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LIVRE VII

LOUIS XV

et l'Angleterre. C'était le secret de la richesse, dérobé par Calvin aux juifs du moyen âge. A tort l'Église en avait longtemps privé ses enfants ; à tort le grand Bossuet avait écrit contre l'usure en même temps que contre le théâtre. Au lieu de proscrire le crédit, il ne fallait que le développer. Au lieu d'emprunter au jour le jour à des taux ruineux de quoi faire vivre l'État, il fallait, par un appel universel aux capitaux enfouis, trouver à la fois de quoi payer ses dettes et mettre son commerce, sa marine et ses colonies sur un pied formidable.

VI. Ressuscitant la défunte compagnie des Indes, Law promit de gros bénéfices, des entreprises merveilleuses, et par cet appât attira l'argent qui jusque-là se plaçait honnêtement en fonds de terre ou en petit négoce. La France était encore plus riche qu'on ne le pensait. Avec un engouement qui s'est reproduit plus tard, et qui, malgré de nombreux sinistres, a fini par entrer dans ses mœurs , elle se rua sur cinq cent mille actions de cinq cents francs, dont le prix s'éleva rapidement bien au delà de dix mille francs. Ainsi en peu de temps plus de cinq milliards vinrent s'abattre , soit entre les mains de Law , soit entre celles des courtisans, des princes, des femmes qui avaient obtenu les premières actions. En même temps la monnaie d'argent fut habilement discréditée et remplacée par des billets de cette banque féerique, qui promettait de les échanger au gré des détenteurs. Par ce moyen trois autres milliards vinrent bonnement se livrer contre du papier. En un clin d'œil les dettes de l'État avaient été payées. Des avances considérables stimulaient le commerce et la colonisation. Tout le monde se croyait riche , réalisait des bénéfices fabuleux par la hausse des actions , et déployait un luxe effrayant. A des biens laborieusement acquis succédaient des fortunes d'un jour : des laquais étaient devenus millionnaires. En présence de ces trésors factices , le taux de l'intérêt tombait au-dessous de trois pour cent, le prix des terres doublait ou triplait, et le pouvoir avait tout d'un coup entre les mains plus de ressources que n'y en devaient accumuler

un jour les progrès de la centralisation moderne.

VII. Les idées des Anglais avaient si bien réussi en France qu'eux-mêmes , attirés par la soif du gain , désertaient leurs solides affaires pour risquer leur or à Paris. Effrayé, leur gouvernement se hâta de miner ce gigantesque mais fragile édifice. Il ne fallait qu'un grain de sable pour le renverser. En effet, le crédit, disposant à l'avance des ressources et des bénéfices futurs, et leur donnant une existence fictive, avait bien pu développer les entreprises des négociants sages, froids, économes, dont l'avenir était sûr, les gains immanquables. Mais , s'il avait accru la puissance des juifs et des protestants, il cachait d'immenses périls pour un peuple joueur, aventureux, de tout temps victime des usuriers, aimant mieux risquer son avoir sur des chimères que de l'augmenter à la sueur de son front, heureux de pouvoir dissiper l'avenir comme le présent. Créant aux uns la facilité de s'enrichir , aux autres celle de se ruiner plus vite , favorisant le travail et la prodigalité, donnant à la roue de la fortune une irrésistible impulsion , il ne justifiait que trop les craintes de l'Eglise, et une catastrophe mémorable allait montrer le revers de cette enivrante mais courte prospérité.

VIII. Du jour où le doute entra dans les esprits , la panique fut encore plus prompte que l'engouement. Les plus avides à la curée, les princes du sang et les grands furent aussi les premiers à vendre leurs actions, à échanger leurs billets. Chacun suivit leur exemple. Après les fortunes subites vinrent les ruines , les suicides , les luttes désespérées et sanglantes aux portes de la banque , où les forts de la halle arrivaient sur les cadavres des faibles. Vainement cours forcé est donné aux billets ; vainement pour les relever la monnaie d'argent est falsifiée. Aucune puissance humaine ne peut arrêter cette crise, et l'action , qui valait naguère près de vingt mille francs , tombe à un louis ; le billet devient presque sans valeur. Abandonné de tout le monde, victime des folies qu'il avait déchaînés sans le savoir, Law n'eut que le temps

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