LIVRE VII — LOUIS XV
d'échapper par la fuite à la rage populaire. Il refusa de diriger les finances de la Russie , et mourut pauvre.
IX. Cependant il fallut liquider. Une compagnie demeura chargée du commerce des colonies, et les billets furent changés en quarante millions de nouvelles rentes sur l'Etat, le tout valant à peine un milliard. Qu'étaient devenus les sept autres milliards ? Des mains de ceux qui avaient lâché la proie pour l'ombre , ils étaient passés aux mains des heureux ou des habiles, et de là avaient disparu dans le gouffre stérile du luxe ou accru la puissance de quelques financiers. L'argent parti, restaient les habitudes de dépenses et de plaisirs, bals masqués, maisons de jeux, petits théâtres, toutes inventions du nouveau siècle qui de Paris rayonnaient en province. Aux cabarets succèdent les cafés, où d'abord les grands et les gens de lettres, puis les bourgeois et les ouvriers viendront savourer l'agitation fébrile et la torpeur maladive du calé et du tabac. Ainsi la France devient de plus en plus tributaire du monde nouveau qu'elle n'a su ni conquérir ni coloniser, et là se bornent pour elle les fruits de la traite des nègres, dont elle dispute encore le monopole à l'Angleterre.
X.. Quant aux essais de réforme de la régence, ils avaient disparu dans cette tempête. Où la liberté serait-elle plus mal que chez des gens affamés d'or et de plaisirs ? Pour avoir voulu résister au système de Law et à l'altération des monnaies, le parlement subit de nouveaux lits de justice. Par suite du besoin d'argent, les offices municipaux furent remis en vente. Dubois avec quelques libertins régnait en maître absolu, prenait le titre de principal ministre et parlait de devenir pape (1722). L'œil a besoin de se détourner de ce pouvoir honteux. Heureusement, de même qu'après les misères du règne de Louis XIV les provinces renfermaient encore des richesses que son despotisme n'avait pu atteindre, de même gardaient-elles encore des trésors de vertus cachées, à l'abri du souffle corrupteur d'en haut. A Reims, le bienheureux Jean de la Salle fonde les frères des Ecoles chrétiennes, pour donner gratuite-
ment aux pauvres la sagesse avec la science. Dégoûté d'une cour qui restait sourde à son éloquence , Massillon charme Clermont par ses douces vertus. Le Midi tout entier écoute dans la stupeur un nouveau Vincent Ferrier, l'ardent père Bridaine, et enfin, si la peste désole la Provence, comme au temps de la peste noire, prêtres et religieuses, ayant à leur tète le cardinal Belzunce, se dévouent aux malades.
XI. Sur ces entrefaites , Dubois meurt subitement , et sans pénitence , d'un abcès intérieur ; son prince, d'une apoplexie foudroyante (1723). La famille d'Orléans rentra dans l'ombre. Louis XV, majeur, arrive au pouvoir avec son vieux précepteur, l'honnête et froid cardinal Fleury. La cour quitte Paris pour retourner au palais et aux grands souvenirs de Versailles. Le roi épouse une vertueuse princesse , formée à l'école du malheur, Marie Leczinska, fille du roi déchu de Pologne (1725). Déjeunes souverains, un ministre sérieux , il semble qu'il y ait de quoi espérer. La multitude saisit cette lueur avec empressement, et, s'obstinant à attendre d'en haut la guérison de ses maux, voue au nouveau roi une affection qu'aucune déception ne découragera , et qui lui vaudra le surnom de Bien-Aimé.
XII. Cette confiance excessive dans le pouvoir était à elle seule une preuve de la misère du temps. Le règne de Louis XIV n'avait-il pas assez montré qu'impuissant à combattre les passions contemporaines , le plus grand souverain n'est fort qu'en les flattant ? Le doux et faible Louis XV n'était-il pas encore moins fait qu'un autre pour lutter contre le torrent? En effet, les nobles avaient quitté leurs terres pour les ruineuses fêtes de la cour, et laissaient aux officiers du roi le soin d'entretenir leurs routes, de juger leurs vassaux et de secourir leurs pauvres ; les bourgeois préféraient aux soins des affaires quelque fonction publique les exemptant de la taille , et leur assurant un revenu
! facile. Au milieu de l'incurie et de l'oisiveté générale , la société se nivelait chaque jour davantage par l'abaissement des grands beaucoup plus que par l'élévation des petits. Les