LIVRE VII — LOUIS XV
tème, qui aboutissait à l'éloge de l'Etat le plus usé et le plus décrépit de la terre, de l'empire chinois. Voilà où , porté par le torrent matérialiste, pouvait en venir un vaste et beau génie , résumant à lui seul toutes les idées de son siècle.
XVI. Que devait- il advenir de Louis XV, abandonné jeune encore aux vieux courtisans de Louis XIV et de la régence ? Ce ne furent plus les illusions du cœur , mais les fumées de la table et du vin qui l'entraînèrent au mal. Aussi, abdiquant la dignité que son aïeul avait gardée jusque dans ses égarements, devait-il descendre en peu de temps et sans remède aux plus abjectes turpitudes. Il délaissa Marie Leczinska , et, comme d'ordinaire toutes les fautes s'enchaînent , il méconnut en même temps les plus chers intérêts de la France, que ce mariage semblait destiné à relever.
XVII. Depuis que Louis XIV avait voulu faire de l'Espagne une succursale de son royaume, l'Autriche, réclamant en sœur aînée une partie de ce funeste héritage , avait occupé la Belgique et l'Italie , et acquis une sorte de prépondérance continentale dont la France s'alarmait. C'était pourtant un péril beaucoup moins menaçant pour elle que la suprématie maritime des Anglais , qu'elle supportait avec une si incroyable insouciance. En effet , ses nouvelles acquisitions n'avaient pas compensé la blessure mortelle faite à l'Autriche par les protestants et par Richelieu, et ne lui avaient rendu, au lieu de l'Allemagne désormais divisée , que des provinces étrangères, difficiles à garder contre des voisins jaloux, complétant, avec la Bohême et la Hongrie, le plus bizarre assemblnge de races, de langues et de mœurs différentes. Pour défendre ces États mal unis, l'Empereur n'avait qu'une fille, Marie-Thérèse. Il l'avait mariée au petit-neveu des Guises, au jeune duc François de Lorraine, rejeton de l'antique famille que Richelieu et Louis XIV avaient pris plaisir à ruiner, et, par cette union à demi française, il avait rajeuni sa dynastie, comme jadis son aïeul Maximilien en épousant l'héritière de Bourgogne. Dès lors, tout ce que demandait ce bon père , c'était de laisser ses
États à ses enfants, et d'obtenir d'avance, au prix des plus grands sacrifices, le consentement de ses voisins, espérant vainement que leurs promesses lui tiendraient lieu des deux cent mille soldats que le prince Eugène regardait en ce siècle sans foi comme la meilleure garantie.
XVIII. Louis XV, qui venait d'épouser une Polonaise, aurait pu s'entendre avec l'Empereur, acquérir pacifiquement la Lorraine, peut-être la Belgique, et, dans tous les cas, s'unir solidement à la maison de Habsbourg pour appuyer à l'occasion son beau-père contre la puissance menaçante de la Russie. C'était la sage conduite qu'un amour pur et chevaleresque lui eût certainement inspirée. Il fit précisément le contraire, refusa de s'engager vis-à-vis de l'Autriche , la jeta dans les bras de la Russie, et, à la mort du roi de Pologne, Auguste II, vit ces deux grandes puissances coalisées contre l'ancien candidat de Charles XII , contre le malheureux Leczinski (1733).
XIX. Il était désormais difficile de le soutenir. Néanmoins , occupant la mer du consentement des Anglais, le roi pouvait envoyer une forte garnison à Dantzick, ville imprenable, où s'était jeté Stanislas. Ravitaillée , cette place donnait aux Polonais le temps de s'organiser, aux Français celui de réunir une armée, de traverser le nord de l'Allemagne qui leur était favorable, et de frapper un coup décisif sur les bords de la Vistule. Au lieu de cela, Dantzick, assiégé par trente mille Russes, ne vit paraître que quelques bâtiments légers portant quinze cents hommes, qui jugèrent insensé de se compromettre et reprirent la mer. Les voyant revenir, l'ambassadeur à Copenhague, le simple colonel Plélo, s'indigna de leur conduite comme d'une lâcheté. Il écrivit au roi pour lui recommander sa femme et ses enfants, partit avec cette poignée d'hommes, débarqua, et se fit tuer en essayant de percer les lignes russes : noble, mais inutile dévouement. Quelques jours plus tard , le petit corps français capitula honorablement; Stanislas échappa, seul et déguisé, dans une barque, et Dantzick ouvrit ses portes à l'ennemi.
LIVRK Vil — LOUIS XV
XX. Le parti moscovite avait encore une fois triomphé en Pologne. Pendant ce tempslà , loin de lutter contre lui, Louis XV ne songeait même pas à passer le Rhin. Il se contentait d'user en Flandre et en Italie les restes des armées de son aïeul, dans le but de rétablir dans son intégrité la vieille monarchie espagnole. Pendant que Berwick traversait la Lorraine, et allait se faire emporter la tête d'un boulet au siège de Philippsbourg, le principal effort se dirigeait au delà des Alpes. Là, un brave et illustre octogénaire, Villars, le vainqueur de Denain, uni aux Espagnols et aux Piémontais, enlevait Milan, et, courant au défilé des Alpes, espérait réparer les fautes de son maître en fermant la péninsule aux Autrichiens et en débouchant au cœur même de leur puissance. Mais ce n'était pas le compte des Piémontais, désireux d'occuper des places, ni des Espagnols, pressés de parader à Naples. Joué et abandonné comme jadis par l'électeur de Bavière, Villars se vit bientôt réduit à monter lui-même à cheval pour charger les Autrichiens, qui avaient reçu fort à propos des renforts. Epuisé de fatigue et de dégoût, il demanda son rappel, et revint mourir à Turin, pendant que des flots de sang coulaient sans résultat en Lombardie.
XXI. Tandis que mouraient les derniers hommes du grand siècle, les Russes, n'ayant plus d'ennemis devant eux, poussaient en avant, et paraissaient pour la première fois sur le Rhin. On fit la paix. Obligé de reconnaître les droits de l'Autrichienne Marie- Thérèse et du nouveau roi de Pologne, Auguste III, Louis XV eut la consolation de voir la Lorraine , que les armées françaises occupaient depuis près d'un siècle , donnée à son beau-père Stanislas (1736), et Naples rendue à un fils de Philippe V. En échange , l'Empereur obtint pour son gendre, François de Lorraine, Parme et la Toscane, héritage de la reine d'Espagne.
XXII. L'union des deux branches des Bourbons fut consolidée par un mariage de famille et par une alliance offensive et défensive. Mais , pendant qu'ils cherchaient à se faire illusion à eux-mêmes, et que leurs
peuples se livraient en toute sécurité aux douceurs de la paix et aux essais d'un commerce renaissant, l'Angleterre surveillait cette prospérité d'un œil inquiet, nouait des intrigues en Corse, et faisait la contrebande avec les colonies espagnoles. Au premier acte de répression, elle déclara la guerre. Depuis longtemps les vaisseaux français pourrissaient dans les chantiers. Ce fut à peine si l'on put en réunir vingt-deux, et la mer resta ouverte sans obstacle aux entreprises des Anglais.
XXIII. En même temps, la mort de l'Empereur faisait éclater la guerre continentale (1740). Plus fidèle à sa politique qu'à ses engagements, Louis XV refusa de reconnaître Marie -Thérèse, et lui opposa l'électeur de Bavière, fils de l'allié qui avait si mal servi Louis XIV. Mais ni d'un côté ni de l'autre on n'était prêt à commencer les hostilités, et les choses allaient traîner en longueur, quand tout à coup parut sur la scène un nouvel et bouillant acteur, le jeune roi de Prusse, Frédéric IL C'était le fils de ces margraves de Brandebourg dont le premier fut un grand maître renégat des chevaliers teuloniques ; dont les autres firent leur chemin en servant et en trahissant tour à tour l'Autriche et la France; enfin, dont le dernier, avare et brutal alors que tout le monde luttait de prodigalité et de galanterie, venait de laisser un trésor considérable et une armée de quatre-vingt mille hommes, recrutée des plus solides bandits de toute l'Europe, dressée à coups de canne , admirablement formée aux manœuvres de l'infanterie, au maniement du fusil et de la baïonnette , marchant sur trois rangs et au pas cadencé. Dans sa jeunesse, Frédéric II avait déplu à ce père impitoyable par ses mœurs libertines et par ses velléités littéraires. Malmené comme un simple soldat, il avait été heureux de trouver asile et protection à la cour de l'Empereur. A peine monté sur le trône, il ne songea qu'à tirer parti des ressources accumulées entre ses mains , et pour inaugurer son règne il ne trouva rien de mieux que d'attaquer la fille de son hôte, de se joindre aux ennemis d'une princesse sans défense , d;ms L'espoir de lui