LIVRE VII — LOUIS XV
bach, Soubise, recevait comme par dérision le bâton de maréchal, et , trop heureux de ne plus être en cause , assistait à distance aux incroyables exploits des Prussiens. Dans sa lutte contre des ennemis cinq ou six fois plus nombreux et sans cesse renouvelés , Frédéric avait vraiment mérité le nom de Grand. L'Europe, qui s'était fait un jeu de l'écraser, admirait maintenant son activité surhumaine, et redoutait le prestige de ses armes. Le nouvel empereur de Russie se déclara son ami. A Paris même l'opinion devint prussienne. Marie-Thérèse renonça à recouvrer la Silésie.
XXXVII. Sur mer, la guerre était encore plus triste pour la France. Successivement, le Sénégal avec son riche commerce de gomme, la Guadeloupe, la Martinique et toutes les petites Antilles étaient devenus la proie des Anglais. Aux Indes , le successeur de Dupleix, le brave mais imprudent Lally- Tollendal, échoua devant Madras, s'aliéna les indigènes, et, écrasé par des forces supérieures, perdit Pondichéry avec les autres comptoirs. Fort de sa conscience, il vint luimême se constituer prisonnier à la Bastille, et le parlement, fier de réparer par ses rigueurs l'incurie du pouvoir, l'envoya à l'échafaud (176G). Mêmes désastres au Canada, vigoureuse et fidèle colonie, dont l'Angleterre ne vint à bout qu'à force d'hommes et d'argent. Pendant quatre ans, ces Français, abandonnés de leur patrie, attendirent vainement des secours qui n'arrivaient point. Ils se levèrent jusqu'au dernier pour défendre leur capitale, qu'eût sauvée le moindre des corps d'armée inactifs sur le Pihin, et, après une lutte mémorable, ils se virent contraints d'ouvrir leurs portes à l'ennemi.
XXXVIII. L'Espagne veut venir à l'aide des vaincus. Les Anglais lui prennent en quelques mois les Philippines, la Havane, avec neuf vaisseaux et cinquante millions d'or ou de marchandises. Ils menacent Panama, Saint-Domingue, la Floride, la Louisiane. Nul obstacle à leurs conquêtes. La paix seule en arrête le cours, paix à jamais néfaste, par laquelle Louis XV signe, à Paris même, l'abandon du Canada, de la rive gauche du
Mississipi, du Sénégal, de Grenade et de Sainte-Lucie aux Antilles, de Minorque, son seul trophée, qu'il s'était flatté de rendre à l'Espagne, enfin de la Louisiane, qu'il fut obligé de donner en échange. Le nouveau monde, avec ses immenses perspectives d'avenir et de richesse, lui était définitivement fermé. Comme dédommagement , il ne recouvrait que ses lointains et chétifs comptoirs des Indes, désormais noyés dans l'empire anglais (1763).
XXXIX. Ainsi , au lendemain du système de Law, sous l'influence d'une philosophie toute matérialiste, en face du triomphe applaudi de la Prusse et de l'Angleterre, la France se voyait sévèrement contenue dans ses frontières, exclue du commerce du monde, et sevrée des richesses pour lesquelles elle s'était si vivement passionnée. C'était le juste châtiment de l'immoralité qui avait miné les plus vieilles familles, de l'orgueil sceptique dont se berçaient les savants, de l'agitation stérile et creuse qui gagnait les classes populaires. De jour en jour le mal s'aggravait. Si les sciences positives faisaient de rapides progrès entre les mains de Réaumur, inventeur du thermomètre, de l'acier et du ferblanc; de Buffon , créateur du jardin des Plantes et de l'histoire naturelle ; chaque découverte de physique ou de géologie était une arme nouvelle aux mains des incrédules; la demi-hostilité de Pascal et de Galilée se changeait en guerre acharnée , et le fils d'un coutelier de Langres, un autre élève des jésuites destiné au clergé, Diderot, entreprenait de résumer dans une vaste Encyclopédie les objections, les doutes, les railleries de la science moderne. Louis XV essaya timidement d'arrêter cette publication. L'Europe entière l'imprima, avide de recevoir et de rendre à la France le venin de l'impiété.
XL. Affaiblie par une longue paix et par la protection non moins fatale de Louis XIV, l'Église se défendait mal contre ses ennemis qui, flattant tous les mauvais instincts, avaient pour eux petits et grands , depuis Mmo de Pompadour jusqu'au dernier laquais. Pourtant, s'il lui restait encore quelques champions zélés et consciencieux, c'était
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parmi les religieux, de tout temps plus indépendants que le clergé séculier, et surtout parmi les jésuites , ordre savant et nombreux , maître de l'enseignement, de la chaire et de l'oreille des rois. C'était déjà contre eux que jansénistes et gallicans avaient déchargé leurs rancunes, que Pascal avait écrit ses Provinciales, Molière son Tartufe. Depuis lors, la haine contre eux n'avait pas cessé de croître et n'attendait plus qu'un prétexte pour éclater. Au fond, on voulait les anéantir, parce qu'ils étaient l'avant- garde de cette Église contre laquelle toutes les mauvaises passions n'ont jamais cessé d'être conjurées. En effet, aux yeux du juge le plus rigoureux, qu'y avait-il à leur reprocher? Peut-être, dans un esprit de douceur et de conciliation, avaientils poussé trop loin les concessions à faire à un siècle dépravé. Fermant les yeux sur les désordres de la cour, au lieu d'imiter la sévérité de saint Ambroise, et oubliant qu'avec le mal toute trêve est dangereuse, ils ne recueillirent que l'ingratitude de leurs élèves et de leurs pénitents. D'un autre côté, ils pliaient quelque peu sous le poids de leurs richesses, dangereux bagages pour des soldats du Christ. L'un et l'autre hémisphère étaient couverts de leurs maisons , de leurs noviciats et de leurs collèges, partout bâtis dans des proportions grandioses. Les sauvages du Paraguay, convertis et gouvernés par eux, les reconnaissaient en quelque sorte pour leurs souverains. Quoi de plus beau que l'activité bienfaisante de ces missionnaires qui portaient jusqu'aux extrémités du monde le flambeau de la foi et de la civilisation , alors que les philosophes du temps se complaisaient en d'égoïstes et stériles rêveries? Mais loin de désarmer les ennemis de la religion , ces conquêtes pacifiques ne faisaient qu'exciter leur jalousie, et il suffit d'un fait isolé pour qu'une société gorgée d'or et de plaisir se ruât sur les plus purs et les plus dévoués de ses serviteurs.
XLI. Aux Antilles, le père Lavalette avait touché au fruit défendu du crédit , emprunté quelques millions à un banquier hollandais , colonisé d'immenses terres, acheté plusieurs milliers de nègres. Un beau jour, deux ou trois de ses vaisseaux se perdirent ; incapable
de faire honneur à ses engagements, il fut déclaré en banqueroute; la compagnie refusa de payer ses dettes; la justice l'y condamna. L'occasion était belle pour soulever l'opinion populaire, pour assouvir la haine des vieux jansénistes et des jeunes philosophes. Une enquête générale fut ordonnée. Il n'est point de grief, absurde ou usé, qu'on ne relève contre des gens dont on veut se défaire. Bien que l'on ne fût plus au temps de Henri IV et de Philippe II , et que , parmi les catholiques , la prépondérance appartînt à la France , l'ordre se vit proscrit comme professant des maximes contraires à l'indépendance nationale; ses biens furent confisqués, ses membres rendus au clergé séculier, sinon bannis. Cet exemple fut suivi avec un irrésistible entraînement. En Espagne et à Naples, la famille des Bourbons, saisie d'une manie de suicide , frappa sans hésiter l'avant-garde de l'Église, les plus fidèles soutiens de la société et du trône. En Portugal , ce fut encore pis. Accusés d'un complot contre la vie du roi,. les jésuites furent jetés dans des cachots infects , livrés aux tortures et traités avec une cruauté digne des temps barbares.
XLII. Ainsi avaient jadis péri les templiers. Mais là ne devait pas s'arrêter cette triste ressemblance. Les souverains catholiques s'entendirent pour exiger du pape Clément XIII la ruine complète de la compagnie. Leurs obsessions et leurs menaces firent mourir le pape de douleur. Son successeur, portant aussi le nom fatal de Clément, fut élu, comme Clément V, à force de violence et d'intrigues, et à condition de consentir à la suppression demandée. A peine sacré, il se débattit contre ses engagements, et chercha à gagner du temps, cruellement balancé entre son honneur compromis et le cri de sa conscience. Il finit par céder, prononça, comme Clément V, une dissolution sans motifs (1704), dans le seul intérêt de la paix, et, peu de temps après, mourut fou de remords. A la honte des peuples catholiques, ce furent l'Angleterre , la Prusse et la Bussie qui abritèrent les derniers jésuites, et qui gardèrent cette précieuse semence à la génération suivante.
XL III. Cette persécution fut regardée