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LIVRE VII

LOUIS XV

flatté leurs velléités d'omnipotence; il était juste qu'il les subît à son tour.

XLVII. L'horizon devenait triste. Au milieu du progrès des sciences , de la navigation et de l'industrie, dans le siècle le plus savant et le plus orgueilleux qui fût jamais , en présence de l'Angleterre se gouvernant elle-même et dominant la mer sans partage, de la Prusse forte de sa belle et invincible armée, enfin de la Russie régnant sur la Vistule et sur la mer Noire, et menaçant Constantinople , la France n'avait plus ni colonies, ni marine, ni prestige militaire, ni liberté. Elle assistait impuissante à la ruine des nations catholiques , dont elle était la première, et abandonnait l'Espagne aux rapines des Anglais, l'Italie au joug autrichien, l'Irlande et la Pologne aux plus cruelles persécutions. 11 semblait que l'heure de la caducité eût ainsi sonné pour elle. D'autant plus entêtés de leur noblesse qu'elle n'avait plus de sens ni de fondement véritable, les grands donnaient l'exemple d'une superbe oisiveté, d'un luxe et d'un goût dépravés, de la plus honteuse indifférence religieuse et politique. Corrompus avant de s'être élevés jusqu'à eux, les petits n'avaient plus assez de sève pour remplacer ces membres gangrenés, et le travail séculaire du sang nouveau qui régénère le sang vieilli ne suffisait plus à ranimer la vie de la nation. 11 fallait une grande crise, et un de ces remèdes violents où le mal se guérit par son excès même : chacun le proclamait.

XLV1II. Voltaire seul, satisfait de son opulence et de sa gloire , trouvait que les choses allaient pour le mieux, continuait à rire de tout, et s'efforçait de mettre à la raison quiconque parlait de combler le vide creusé d'un commun accord par l'impiété et par le despotisme. Malgré ses invectives, croissait le nombre dangereux des gens en quête d'un expédient pour arrêter la décadence. Le mal, aux yeux de cette génération matérielle, ayant surtout son siège dans les finances , plus d'un esprit sérieux, suivant la trace de Racine et de Vauban , oubliait que la servitude est le châtiment nécessaire , non la cause de la corruption, et, sans se préoccuper de la régé-

nération des mœurs, demandait seulement l'égale répartition des impôts, la liberté du travail et du commerce , se llaltant de détruire ainsi la paresse, l'incurie, la misère générales. C'était reproduire servilement les idées des Anglais, qui, forts de leur activité et de leur industrie, ne cherchaient qu'à inonder le continent des produits de leurs manufactures, et prêchaient en France le libre échange , comme la Russie soutenait la liberté politique en Pologne. Pourtant le système de Law avait montié que les institutions les plus utiles sont des armes funestes en de mauvaises mains, et que ce qui augmente la puissance des peuples vigoureux précipite la ruine des peuples faibles. L'exemple du Portugal, devenu depuis un siècle une succursale de l'Angleterre, achevait de le prouver. Aussi Voltaire avait-il assez bon marché des économistes , qu'il accablait de ses pamphlets, et auxquels il reprochait avec raison, comme aux alchimistes du moyen âge, de vouloir créer par leurs combinaisons la richesse que le travail et l'économie sont seuls capables de produire.

XLIX. 11 venait moins facilement à bout d'une nouvelle école philosophique, qu'il pouvait se vanter d'avoir suscitée par son scepticisme sans limites. En effet , à côté des encyclopédistes, téméraires démolisseurs de toute croyance, à côté des économistes qui, pour guérir le paralytique , l'engageaient à jeter ses béquilles, la réforme financière et sociale avait son Calvin dans le fils d'un horloger prolestant, dans l'austère et logique Jean-Jacques Rousseau, que Genève rendait à la France en échange du terrible réformateur du xvi° siècle. De bonne heure aigri par la pauvreté, mal à l'aise dans les salons où se complaisait Voltaire, éconduit comme compositeur, repoussé par la Suisse et par la France, il conçut contre la société moderne une haine vigoureuse, que le voyage d'Angleterre fut loin de dissiper. Dans un temps où chacun sondait les plus profonds mystères, l'académie de Dijon lui fournit la première l'occasion de développer ses idées. Ouelle était, demandait-elle, rinûuence sur les mœurs des sciences et des arts, et d'où pro-

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