LIVRE VII
LOUIS XVI
venait l'inégalité des hommes? Les deux mémoires de Rousseau résument toute sa doctrine. Ce n'est plus le chrétien marchant d'un pas sûr dans la voie du progrès et consacrant toutes ses facultés à la gloire de Dieu, mais l'élève de Salluste et de Tacite flétrissant la richesse, la science et les plus pures jouissances de l'art comme fatales au cœur des peuples, et désespérant de trouver la liberté, l'égalité, la fraternité ailleurs que sous la tente des barbares. C'est à l'Etat, représentant, non la volonté de quelques-uns, mais celle de tous, de raviver ces vertus, naturellement données à l'homme, mais détruites par la superstition, d'élever la jeunesse, de combattre la corruption, de niveler les rangs, en un mot, de réaliser cette république que Platon, Fénelon et tant d'autres ont rêvée.
L. Nul ne songe que celte illusion prépare des armes terribles à quelque nouveau despote, devenu, comme Calvin, le maître des consciences et exploitant à son profit le vieux prétexte du sulut public, et qu'au contraire le mal véritable , la vraie cause des vices et des inégalités est innée au fond du cœur humain, où chacun serait libre de la combattre. Malgré ce grave péril , malgré les railleries des sceptiques, les âmes sensibles, les femmes et la multitude se passionnent au seul nom de la liberté, de ce bien toujours cher et depuis si longtemps inconnu. Celui qui a osé en rappeler le souvenir et dans ses romans parler encore d'amour comme d'une chose sainte et véritable, devient un héros persécuté pour la justice. A sa voix, chacun brûle de revenir à cet état primitif de Sparte et de Home, dont la félicité quelque peu brutale, achetée par l'ignorance et par la pauvreté, semble un âge d'or auprès des hontes d'un siècle raffiné, et ne pâlirait que devant les joies et les grandeurs oubliées de l'Evangile. Ainsi, en face de la secte rare et peu populaire des économistes, qui n'aspirent qu'à déchaîner le towent de la richesse, grandit celle des naturalistes qui prétendent l'arrêter, qui tentent l'œuvre impossible de combattre une civilisation de douze siècles et de lui faire remonter le cours des âges. Si quelques-uns se bornent aux questions finan-
cières, les autres, plus logiques, cherchent leur solution dans le renouvellement de la sociélé tout entière. C'est le grand mouvement de la Réforme qui recommence , non plus par la révolte des rois et des évèques contre le pape, des grands et des prêtres contre les évèques, mais par l'insurrection des bourgeois et du peuple lui-même contre toute hiérarchie , toute autorité divine ou humaine. Le but n'est plus l'interprétation des Ecritures et la recherche de la vérité religieuse, mais le partage équitable des honneurs, des richesses et du bien-être en ce monde.
LI. Par un contraste singulier, tandis que, mettant un terme aux controverses religieuses et vouées au culte de l'intérêt bien entendu, l'aristocratie anglaise et la royauté prussienne tiennent leurs sujets étroitement unis, et les font travailler à l'accroissement de leur domination, le peuple le plus intelligent de la terre languit dans une triste impuissance , et remue pour en sortir tous les problèmes politiques et sociaux. Les protestants se contentent d'un fragment de vérité sous lequel ils abritent leur vie et leur génie pratique. Elevés à l'ombre de la vérité complète , qui n'est jamais acceptée sans combat, les Français la rejettent tout entière, et font l'essai le plus audacieux que l'homme ait jamais tenté, d'agir par sa raison pure et par ses propres forces.
LU. En présence de ce mouvement menaçant, Louis XV, courbé sous le poids du vice et des années, se contentait de répéter : « Après moi le déluge! » et cherchait à s'étourdir en de nouveaux plaisirs. Incorrigible dans la débauche , il y contracta le mal qui l'emporta. 11 fallut se hâter d'enterrer ce corps où la pourriture avait devancé la mort (1774). 11 alla rejoindre à Saint- Denis l'aïeul dont il n'avait que trop continué les fautes, et les anciens rois auxquels ses cendres allaient bientôt porter malheur. Le vieux prince delà philosophie, Voltaire, lui survécut encore, et vint jouir à Paris de sa scandaleuse popularité. Ses derniers jours furent un véritable triomphe, triomphe du cynisme et de la plus insouciante incrédulité. Accablé