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ment par des chertés factices. Ce fut bien pis quand Turgot proposa l'abolition des jurandes et des maîtrises, devenues les entraves de l'industrie, et le rachat des droits féodaux, usages fort respectables dans l'origine , mais peu compatibles, pensait-il, avec le progrès de la science, la centralisation du pouvoir et la facilité des communications. Pour le coup, c'était une attaque directe contre la vieille société féodale , une atteinte sérieuse à la propriété. Les nobles de France, qui n'avaient pas su, comme ceux d'Angleterre, passer de la vie des camps à celle des affaires et rester les citoyens les plus actifs, les plus intelligents de leur pays, ne s'en montrèrent que plus acharnés à défendre leurs privilèges. Ils demandèrent à grands cris le remplacement de Turgot. Louis XVI céda encore, n'osa pas briser leur résistance. Il fallait d'ailleurs une main plus sévère et moins tendre que la sienne, il fallait de longues et terribles leçons, non pour abattre les institutions du passé , chose toujours facile, mais pour relever sur de nouvelles vertus, sur des moeurs plus pures, sur des vies plus actives, l'édifice de l'avenir. Toute réforme fut ajournée. Au lieu d'un économiste, un banquier genevois, Necker, fut appelé aux affaires (1776), et, comme auparavant, on vécut au jour le jour d'emprunts onéreux.
LIX. Cependant la maladie du temps était surtout une maladie morale , et la prospérité publique contrastait singulièrement avec la gêne du trésor. Les sommes que les paysans demandaient à ne plus payer seuls, et dont les grands s'obstinaient à ne point partager la charge, étaient peu de chose en comparaison des budgets d'aujourd'hui. Au milieu d'une lutte que l'avidité des uns et des autres envenimait chaque jour, la population s'accroissait rapidement, l'industrie et la culture mettaient à profit les découvertes de la science, le commerce et la marine avaient repris des proportions depuis longtemps inconnues. Les bénéfices étaient presque tous pour les bourgeois, pour les petits, dont ils récompensaient l'activité. Or, loin de les satisfaire, ils ne faisaient qu'irriter leurs convoitises , que surexciter leur orgueil et le sen-
timent de leur force. Tandis que de part et d'autre couvaient ce3 mauvaises passions, \\\\. événement qui devait, en réalité . leur fournir un nouvel aliment, vint distraire l'attention publique.
LX. L'Amérique était depuis deux siècles un va-le champ d'essai ouvert à tous les peuples de l'Europe. De même que jadis la Grèce, parvenue à sa maturité, avait semé ses comptoirs sur les rives de la Méditerranée, de même que Rome, au déclin, avait revécu dans Constantinople, ainsi maintenant chacun travaillait au delà de l'Océan, et recueillait le fruit de ses vices ou de ses vertus. La cruelle et paresseuse Espagne avait rétabli , par la traite des nègres , l'esclavage païen , s'était contentée d'amasser l'or et l'argent de ses mines, et n'avait établi que des colonies peu durables. Le Portugal n'était pas plus fort au Brésil que les successeurs de Charles-Quint au Mexique et au Pérou. Si les peuples catholiques avaient tenté quelques efforts plus heureux, eux-mêmes avaient ensuite pris à tâche de les paralyser avec l'aveuglement qui faisait partout leur fatale infériorité. La chute des jésuites avait entraîné celle des belles missions du Paraguay, charmante république chrétienne, qui reproduisait les vertus, la charité, la communauté de biens de la primitive Église. Avant que Louis XV perdît le Canada, la main de Louis XIV et de Colbert l'avait en quelque sorte étouffé à son berceau , et en avait détourné, à force d'entraves, le flot des nouveaux habitants.
LXI. Au contraire, les Anglais, apportant dans l'Amérique du Nord leur esprit d'indépendance et leur activité, y avaient fondé un État de plusieurs millions d'âmes, où les innombrables sectes protestantes, depuis les quakers jusqu'aux anabaptistes, vivaient en pleine liberté, où les villages se gouvernaient eux-mêmes, et devenaient souvent, par leur prospérité, de grandes et riches cités. Dans un siècle qui se passionnait uniquement pour la puissance matérielle, cette colonie excitait à un haut degré l'admiration et l'envie générales. Sur ce sol si vaste et si fertile, encore à demi couvert de forêts vierges, la forte