LIVRE VII — LOUIS XVI
Angleterre semblait encore rajeunie. Là vraiment l'homme était affranchi de tout passé , de toute tradition , de toute servitude. C'était l'état de nature tel que Rousseau l'avait rêvé.
LXII. Il ne manquait plus à cette république idéale que de secouer le joug de sa mère patrie. Le parlement de Londres lui en fournit maladroitement le prétexte par quelques atteintes à la liberté du commerce. Pour un droit sur le thé, les Américains se révoltèrent , et proclamèrent leur indépendance. Les philosophes, qui avaient vu d'un œil insouciant la mort de la Pologne , la ruine du Paraguay et du Canada, prirent feu pour ces étrangers, connus seulement par leur cruauté contre les Français. A leur appel, des volontaires , jaloux de prendre part à la nouvelle croisade, passèrent en foule l'Océan (1778). C'était le même empressement que pour assurer jadis la liberté delà Hollande, comme si la France avait pour mission de contribuer à la fondation de tous les pays protestants. Toujours faible , Louis XVI se laissa entraîner par le torrent. N'avait-il pas pour excuse les envahissements perpétuels et l'orgueil démesuré des Anglais? N'était-ce pas une belle occasion de se venger de leurs affronts , de relever sa marine, et de rentrer dans le nouveau monde? Mais, par une méfiance qui rappelait la conduite de la Hollande au sujet de la Belgique, les Américains exigèrent que le roi renonçât d'avance à recouvrer le Canada. A ce prix ils lui feraient la grâce d'accepter son alliance. Il eut l'inconcevable désintéressement d'y consentir, et brisa à tout jamais les espérances de Français qui brûlaient d'être rendus à leur patrie.
LXIII. La guerre commença par des exploits qui permettaient de s'étourdir sur cette faute, et qui flattaient l'amour -propre national, si facile à satisfaire. Le Sénégal fut reconquis. Dans la Manche, l'Océan et la Méditerranée, la marine anglaise fut tenue en échec-, souvent par des forces inégales. Enfin, en Amérique, le jeune la Fayette, à la tête d'une poignée d'hommes , accula les Anglais à la baie de Chesapeak. De tous côtés lui arrivèrent des renforts : ici trente -huit vaisseaux de ligne français, là Washington
avec huit mille Américains. L'ennemi se rendit avec deux cent quatorze canons et trente navires.
LXIV. Désormais la liberté des États-Unis était assurée. L'Angleterre le comprit avec une rare sagesse, et n'employa plus ses forces qu'à se venger de la France. Elle perdit Minorque, mais elle conserva Gibraltar. Elle prévint aux Antilles la réunion de quarante-cinq vaisseaux français et espagnols, qui devaient lui enlever la Jamaïque. En vain , après un combat acharné et la perte de quatre bâtiments, l'amiral de Grasse lutta le dernier, sur la Ville-de-Paris , contre cinq navires ennemis. Au bout de douze heures , tous ses hommes, sauf deux, étant tués ou blessés, il fut obligé d'amener son pavillon. Dans l'Inde, la fortune était moins cruelle. Parti avec cinq vaisseaux, le bailli de Suffren rallia ce qui restait d'hommes et de bâtiments à l'île de France , livra quatre batailles douteuses contre des forces supérieures, et enfin gagna la cinquième. Au moment de profiter de ce succès , il apprit que la paix était conclue.
LXV. Le Sénégal était restitué à la France, Minorque à l'Espagne, et l'indépendance des États-Unis d'Amérique, but principal de la guerre, était définitivement reconnue. En échange de ces pertes, l'Angleterre avait affermi son gigantesque empire dans l'Inde, et, grâce aux illusions des économistes, elle avait obtenu sur le continent la liberté de commerce qu'elle désirait si vivement (1783). En quelques années, la France fut inondée de ses tissus à vil prix, contre lesquels ne pouvait encore lutter l'industrie nationale. L'élève des moutons, que Louis XVI venait d'encourager par l'introduction des mérinos, la culture du lin et du chanvre, qui enrichissait les provinces de l'Ouest et du Nord, furent profondément atteintes par l'usage du coton au lieu de la laine et du fil.
LXVI. Ce nouveau sacrifice aux théories des économistes n'amena donc que des souffrances. Les exploits de la marine et l'affranchissement des États-Unis n'eurent pas de meilleurs résultats, et ne firent que renforcer les idées déjà répandues de Rousseau. La Fayette et les autres soldats revenus d'Ame-