‹ Histoire de FranceChapitre 296 sur 339 · LIVRE VII — LOUIS XVI · texte numérisé non relu

LIVRE VII — LOUIS XVI

familles, pour une misérable question de finances. Dès le début, la guerre éclata entre les deux écoles philosophiques. Les grands seigneurs voltairiens, qui, sous Louis XV, avaient signé la paix de Paris et l'abaissement de la France, détruit jésuites et parlement, continuaient à- soutenir qu'il n'y avait rien à faire, et espéraient, comme jadis, amuser, puis dissoudre les états généraux. D'un autre côté, la multitude, représentée par le tiers état, nourrissait des espérances toujours chères aux cœurs généreux, n'était pas résignée à ne voir dans la liberté civile et politique et dans la grandeur nationale, que de vaincs illusions, croyait revenir sans peine ;i des institutions représentatives sérieuses , et témoignait un désir naïf et sincère de seconder le roi dans la correction des abus. Or la force de l'opinion n'était pas pour les indifférents, qui s'endormaient sur la pente de la décadence, mais pour ceux qui voulaient la remonter, fut-ce au prix des plus grandes calamités. En vain la religion, mère des races chrétiennes, et la royauté alliée naturelle des classes populaires, toutes deux réconciliées en Louis XVI, offraient de s'interposer entre les partis. Ce n'était pas le jour de la paix, mais du combat, et malheur à qui prétendait l'empêcher! Si la chaîne des traditions s'était rompue, si cette génération ne mettait son espoir qu'en d'étranges nouveautés, à qui s'en prendre, sinon à ceux qui l'avaient égarée et pervertie? En cherchant la vérité , on allait la persécuter; mais, après tout, on la cherchait, et c'est au milieu de tels orages qu'elle se fait jour ici-bas.

LXX. Comme si le nombre ajoutait aux lumières, il y avait plus de mille députés. Par une concession faite à sa puissance, le tiers état en comptait autant que les deux autres ordres réunis. Fier de sa force, il les somma de se réunir à lui. Après une longue résistance, où le roi soutint faiblement la noblesse, il fallut céder, à l'exemple du clergé. Le nom d'états fut changé en celui d'assemblée nationale , plus conforme aux idées de ceux qui prétendaient agir et gouverner au nom de la nation. Dès le premier jour, ils il' 'huèrent qu'ils ne se contenteraient pas,

comme leurs devanciers , de présenter respectueusement les mandats et cahiers de leurs commettants, mais qu'ils procéderaient sans délai à la réforme de la constitution et de l'État. Ainsi, par une innovation dont l'enthousiasme universel voilait encore les périls, des mains calmes et impartiales du souverain l'initiative passait à celles d'une assemble unique, agitée par mille passions mobiles, déchirée par des partis violents et livrée aux caprices sans frein de la majorité. Mais tel était le premier élan de ces fondateurs qu'ils espéraient atteindre, du premier coup et en dehors des voies frayées, la vérité pure, le système politique naturel , également propre à tous les peuples et à tous les climats. La constitution anglaise, avec le contrepoids de son aristocratie et de sa chambre des lords, fut rejetée aussi bien que les libertés provinciales des États - Unis. Avant tout l'unité : unité d'assemblée, unité du pouvoir dans son sein, unité de la nation et de tous ses membres, unité des droits de l'homme, proclamés à la face du monde comme un nouvel Évangile.

LXXI. Derrière ces députés, enivrés de leur toute-puissance, s'agite déjà leur maître futur. Paris, foyer du luxe et de la philosophie , théâtre de plaisirs et de convoitises encore plus grandes, rendez-vous de financiers, d'aventuriers et de gens de tous les pays. C'était cette même capitale qui avait préludé par ses tournois à la crise féodale des Valois, par sa voluptueuse et savante renaissance aux guerres de religion. Peuplée depuis la régence de théâtres et de cafés, devenue le Versailles de la bourgeoisie , inondée de livres et d'incrédulité, elle se flattait, elle aussi, de gouverner la France, tenait en permanence ses réunions électorales, et y agitait à son tour les grandes questions du moment. Sur cette fougueuse multitude s'appuient dès le début les ambitieux qui veulent dominer le roi et l'assemblée, les exaltés pour qui les réformes marchent trop lentement, les factieux toujours avides de pêcher en eau trouble.

LXXII. A la tète de ce parti violent marche un député de la noblesse, altéré de jouissances et de pouvoir, aigri par la prison .

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LOUIS XVI

Mirabeau, à la parole puissante et terrible. I ii jour, il dénonce avec une âpre éloquence un mouvement de troupes ordonné par le roi. A cet appel, le peuple de Paris se soulève, pille les armuriers, assiège et prend la Bastille (1789), en décapite le gouverneur, massacre le prévôt des marchands, et, sous le nom de garde civique, reste armé aux ordres de la Fayette, le héros d'Amérique. Cette émeute de sinistre augure, est dans la bouche de Mirabeau un sublime effort d'indépendance. Louis XVI est obligé de s'avouer l'auteur de tout le mal, et de venir humblement s'en excuser auprès de l'assemblée.

LXXIII. Pendant que les meurtres continuent d'ensanglanter la capitale, que des troubles éclatent dans les campgnes, et que, à la vue du ciel qui s'assombrit , les moins courageux des nobles passent les premiers la frontière, les autres, dans un généreux accès de dévouement, espèrent conjurer l'orage par le sacrifice de leurs privilèges, par l'abolition des dîmes, corvées, servitudes et droits féodaux. Provinces, villes, paroisses, jurandes, maîtrises suivent cet exemple , et s'immolent volontairement. Plus de droit de bourgeoisie, assurant aux enfants la jouissance des biens communaux accumulés par leurs pères; plus de corporations, donnant aux ouvriers la propriété de leur métier et les obligeant à un appui mutuel ; plus de droit d'aînesse, conservant dans chaque famille une puissance durable, à l'abri des vicissitudes de la fortune. Toutes les forces, toutes les associations, toutes les libertés particulières sont supprimées en échange d'une liberté générale qui, si elle périt, ne laissera subsister qu'un despotisme sans limites.

LXXI V. Cependant nul changement ne s'accomplit tout d'un coup. Comment , après quelques instants d'illusion, les grands n'eussent-ils pas regretté d'avoir abdiqué, les petits d'avoir cru à leur désintéressement? Chaque jour augmentait le nombre des nobles qui, désespérant d'assouvir les exigences de la multitude et n'osant défendre l'épée à la main les droits de leurs aïeux, désertaient leur pairie et n'attendaient leur salut que il' ses malheurs. Chaque jour s'aigrissaient

les mécontentements, les méfiances populaires. Bientôt le roi lui-même fut tenu en suspicion. Pour s'assurer de sa personnr. une foule furieuse se rua sur son palais de Versailles, et l'entraîna à Paris au milieu d'une haie de piques sanglantes. L'assemblée suivit le souverain qu'elle avait réduit à l'impuissance, et vint avec lui se mettre à la merci de la capitale.

LXXV. Mirabeau , qui avait grandi jusqu'alors en poussant le torrent, sentit que, parvenu au faîte du pouvoir, il était à la veille d'être dépassé parles hardiesses de ses propres imitateurs. Il voulut s'arrêter, traiter avec le roi qu'il avait humilié , et mettre une digue à la révolution qu'il avait eu la témérité de déchaîner. Il était trop tard. Usé par le plaisir et par le travail, il vécut assez, non pour expier, comme la Fayette, ses fautes dans l'exil , mais pour entendre crier dans les rues l'histoire de sa grande trahison. Portées au Panthéon à côté de Voltaire et de Rousseau , ses cendres devaient être bientôt arrachées à leur sépulture et traînées dans la boue. La guerre contre les nobles continua. Leurs titres mêmes fuient abolis, et, à l'exemple de tous les persécuteurs, l'assemblée confisqua les biens de ceux qui fuyaient sa tyrannie. Les plus belles illusions de liberté faisaient déjà place à de funestes et cruelles vengeances.

LXXVI. Le clergé ne fut pas plus épargné. Pour lui, comme pour la noblesse, point d'ennemis plus terribles que les transfuges et les renégats. Ce fut un prélat , habile et perfide , prêt à jeter au vent la mitre d'Autun, qui, pour sauver les finances de l'Etal . proposa la vente des biens ecclésiastiques. Les jansénistes de l'assemblée applaudirent à une mesure qui ramenait de force l'Église à sa pauvreté primitive ; les incrédules se joignirent à eux ; et quelques modiques pensions, payées comme un salaire par le trésor, remplacèrent les deux milliards , accumulés par la piété des siècles passés, qui faisaient l'éclat et l'indépendance du sacerdoce. Ce n'était pas assez. Le prêtre devenant un fonctionnaire, les circonscriptions des cuirs ri des évèchés furent bouleversées au.~>i légère

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