LIVRE VII — LOUIS XVI
ment que celles des provinces. Des sièges auxquels se rattachaient de vieux et saints souvenirs de l'histoire nationale, furent supprimés. Et ni l'Église, qui naguère honorait les rois de ses dons çrratuits, ni le saint-siège, d'où dépendait sa hiérarchie, ne furent même consultés. Cette constitution civile du clergé ne reçut pas une sanction moins terrible que l'abolition de la noblesse. Chacun dut la jurer sous peine de destitution. Ceux qui eurent cette faiblesse furent justement flétris du nom de prêtres assermentés, et encoururent le mépris général. Les autres furent chassés de leurs bénéfices, en attendant la prison et la mort.
LXXVII. Du même coup furent dispersés les ordres religieux, qui, jusqu'alors, vivaient de leurs biens, et qui, vingt ans plus tôt, avaient pu se flatter de survivre aux jésuites. Les uns secouèrent le joug de leurs vœux ; les autres rentrèrent dans le clergé séculier, et reçurent des pensions à litre d'indemnité. Dans un temps qui se piquait.de liberté, il ne fut plus permis de mettre ses biens en commun pour se vouer à l'éducation des enfants, au soin des pauvres ou des malades. Désormais l'État seul se réservait d'y pourvoir et de réaliser pour tous l'éducation publique de Rousseau et l'hôpital général de Louis XIV. Toutefois , quand il s'agit de vendre ces abbayes, ces vieilles églises, ces cloîtres, la conscience publique se révolta. Le savant astronome Bailly eut beau inventer, sous le nom d'assignats, un papier-monnaie représentant ces biens , et émis par l'État pour en faciliter l'acquisition. Discrédité en peu de temps, ce nouveau système de Law dégénéra en banqueroute , et livra à vil prix les dépouilles du clergé à quelques consciences faciles. Cette inique spoliation achevait l'œuvre du grand schisme et de la Réforme. Après avoir perdu la suprématie politique de la chrétienté , le domaine de la science et des arts, l'Église était chassée de son patrimoine temporel. Désormais ses ennemis n'avaient plus à lui reprocher sa puissance, non seulement pour le salut de l'Europe ou pour la défense delà vérité, mais même pour le soulagement des pauvres. Eux seuls se char-
geaient à l'avenir de la charité publique, comme des croisades et de l'inquisition.
LXXVIII. Cette fois encore une révolution analosrue s'accomplissait dans la société. De la politique et des idées, la main de l'État s'étendait aux biens matériels, aux propriétés mêmes des citoyens. Libre de dissiper sa fortune, l'homme ne le fut plus d'en disposer à son gré entre ses enfants. La loi d'un partage égal lui fut imposée. Le pouvoir, qui intervenait dans les successions, se chargea de niveler de plus en plus les rangs par la distribution des emplois publics. Son choix remplaça partout l'hérédité avec ses garanties d'indépendance. Pour hâter l'effet de ces mesures, ce n'était pas assez de l'abolition gratuite des droits féodaux; peu à peu tous les nobles furent tenus pour suspects, et leurs biens confisqués. Cette sévère expiation réunit au clergé ceux qui, les premiers, s'étaient révoltés contre lui, ceux qui avaient encouragé la licence et l'incrédulité, encensé les rois , applaudi les philosophes. L'aristocratie de naissance, qui n'avait de raison d'être que par ses services , sa grandeur d'âme et sa supériorité morale, fit placée une démocratie jalouse et absolue, et alla rejoindre parmi les souvenirs historiques la chevalerie et les universités du moyen âge : juste, mais déplorable ruine de ce qui forme dans une nation le premier élément de force , de dignité et de vie publique.
LXXIX. Ainsi de l'ordre politique et religieux on passait à l'ordre social. Ainsi s'achevait, de l'aveu même de la nation, la centralisation, œuvre de Louis XI, de Richelieu et de Louis XIV. En croyant tout innover, la révolution creusait plus profonde l'ornière où n'avaient cessé de marcher les rois absolus, et arrivait enfin au but de leurs longs efforts, à l'organisation raffinée, non de la république, mais de l'empire romain. Après les guerres civiles de Marius et de Sylla, de César et de Pompée, la sève des vieilles familles étant épuisée, consuls et empereurs s'étaient recrutés parmi les plébéiens ; chacun avait pu parvenir aux plus hautes fonctions, et jouir d'une parfaite égalité sous une main de fer. De même maintenant, déta-