LIVRE VII
LA REVOLUTION
In nouveauté déjà perdu par les premières assemblées. Pour elle se passionnaient les acquéreurs des biens de la noblesse et du clergé, toujours inquiets pour ces acquisitions douteuses, les esprits ardents qui ne désespéraient pas de réaliser les rêves de Rousseau , les orateurs qui n'avaient pas encore trouvé l'occasion de déployer leur talent et, à leur tète, un avocat sans cœur, raide, persévérant, haineux, pétri de fiel et d'orgueil , le jeune Robespierre.
LXXXII. A la voix de ce rhéteur s'agitent les jacobins, les cordeliers, clubs fougueux qui, par une arrière dérision, ont pris les noms des fils de saint Dominique et de saint François, dont ils profanent les cloître-. 11 est temps de frapper un coup d'audace. Le 20 juin, les révolutionnaires essayent louis forces, envahissent les Tuileries, et défilent armés de piques devant la famille royale . qu'ils abreuvent d'outrages et de menaces. Le prestige était tombé : les Tuileries n'étaient plus un sanctuaire inviolable. Le 10 août 1792, les insurgés reviennent plus ardents , massacrent les Suisses , forcent le roi de se réfugier au sein de rassemblée, exigent la suspension de ses pouvoirs et l'instruction de son procès. La famille royale tout entière est envoyée prisonnière au Temple et confiée à la garde de la commune de Paris (1792). A la vue de ces excès, le nombre des émigrés croissait chaque jour. Éperdus, sans chef et sans direction, les honnêtes gens fuyaient au hasard la persécution qui, de proche en proche, allait s'étendre jusqu'au dernier hameau. Au lieu de se mettre à leur tète, les grands, dont la faiblesse et l'impiété avaient provoqué la révolution, semblaient prendre à tache de la rendre impitoyable. Levant à la frontière le drapeau qu'ils n'avaient pas le courage d'arborer en France, ils provoquaient le zèle de l.a Prusse et de l'Autriche, les décidaient à la guerre, et ne craignaient pas de s'unir aux armées étrangères. Par là ils allaient donner aux républicains, avec la rage du désespoir, la force et l'éclat apparent d'un grand parti national.
LXXXIII. Désormais la peur et la haine de l'ennemi servent de prétexte à tous les for-
faits. Poussée par Robespierre et conservant l'initiative des mesures terribles, la commune de Paris obtient la formation d'un tribunal extraordinaire , jugeant en dernier ressort quiconque est suspect de pactiser avec l'étranger. Des visites domiciliaires sont ordonnées. Douze a quinze mille personnes sont arrêtées. En ce moment on apprend que les Prussiens sont entrés à Longwy. Peut-être, dans quelques jours, des traîtres leur ouvriront les portes de Paris. Les terroristes saisissent celte occasion. C'est, disent-ils, le peuple qui se venge de ses ennemis. Sur l'ordre de la commune, une poignée d'égorgeurs stipendiés court aux prisons immoler les suspects (1792). Le massacre commence le 2 septembre, aux portes de l'Abbaye, par un convoi de prêtres. 11 continue régulièrement pendant cinq jours, et la commune vote des fonds pour ranimer le bras fatigué des bourreaux. Tout ce qu'on rencontra de nobles, de prêtres, de Suisses, d'anciens serviteurs de la couronne périt sans distinction. Une jeune et charmante amie de la reine, la princesse de Lamballe, ne trouva même pas pitié devant les égorgeurs, et, par un raffinement de férocité, ils allèrent promener sa tête au bout d'une pique sous les fenêtres du Temple. LXXXI V. Pendant que se commettaient ces horreurs dignes des Rourguignons et de la Saint-Rarthélemy, la guerre, qui leur servait d'excuse, produisait à la frontière des scènes moins tristes, de beaux actes de courage et de dévouement patriotique. Maîtres de Longwy et de Verdun, quatre -vingt mille Prussiens et Autrichiens n'avaient devant eux qu'une armée désorganisée, abandonnée de ses officiers, en grande partie recrutée de volontaires. Mais ces conscrits brûlaient tous d'un désir sincère de sauver leur pays. Un officier qui s'était illustré contre les Russes en Pologne, Dumouriez, sut les aguerrir et' résister habilement dans les défilés de l'Argonne. Devancé par les Prussiens et obligé de se rapprocher de la Marne, il s'arrêta sur les hauteurs de Valmy (1792). Ses soldats tinrent ferme sous une canonnade infernale. Quand les colonnes ennemies se précipitèrent sur eux, ils les reçurent la baïonnette en
LIVIUÎ VII
LA REVOLUTION
avant et les arrêtèrent court. Ce n'étaient pas là les bandes indisciplinées dont les émigrés prétendaient qu'on aurait si bon marché. Les
pluies de la saison, la dysenterie, la disette
firent le reste, et bientôt les Prussiens battirent en retraite, poursuivis mollement, mais détruits par le mauvais temps. Si alors, se joignant à l'armée du Rhin maîtresse de Mayence, Dumouriez eût descendu ce fleuve, il pouvait d'un seul coup enlever les débris de l'ennemi. Mais, ne trouvant pas son armée à la hauteur d'une manœuvre aussi hardie et partant dangereuse, il préféra une attaque de front, entra en Belgique, rencontra près de Mons les Autrichiens fortifiés dans trois villages, et leur enleva, avec un magnifique élan, les redoutes de Jemmapes (1792). La Belgique était conquise. En même temps la Savoie s'adjoignait à la France.
LXXXV. En ce moment se réunissait la troisième assemblée nationale, la terrible convention (1792). Plus que les autres, elle était condamnée à subir la pression-de la capitale, et dans son propre sein siégeaient en maîtres les députés de Paris , l'ambitieux et déjà célèbre Robespiene, le bouillant Danton, impudent complice des massacres de septembre, enfin un médecin à demi fou, Marat, érigeant froidement la cruauté en système. La majorité luttait contre celte domination, et se rattachait timidement aux girondins, républicains honnêtes, généreux, brillants de jeunesse et de talents , et encore fidèles à leurs premières illusions. Mais les plus auda- ' cieux devaient l'emporter , et une question décisive allait donner la mesure de l'énergie de chacun. Le procès du roi commençait. Le peuple de Paris exigeait sa mort.
LXXXVI. Les girondins reculaient devant le sacrifice de cette auguste et innocente victime. Mais oseraient-ils la refuser aux mains furieuses qui la demandaient? Ils n'eurent pas ce courage. Ils restèrent insensibles à la dignité , à la sincérité , à la douceur de celui qui , 'après avoir été le père de ses sujets , comparaissait devant eux comme un criminel. Ils ne furent touchés ni par l'intrépide éloquence de ses défenseurs, ni par la pensée de sa tendre épouse et de ses deux enfants
attendant la sentence au Temple. Ils volèrent sa mort comme un douloureux sacrifice à faire à la liberté, la condamnant par là même; car une bonne cause renie de tels moyens. Louis XVI reçut son arrêt avec une inébranlable résignation, fit ses adieux à celle qui, digne de lui jusqu'au bout, devait bienlût le suivre sur l'échafaud , embrassa ses enfants comme lui destinés au malheur, chercha en Dieu et en ses sacrements la force de traverser cette épreuve suprême , monta d'un pas ferme au supplice, et, après quelquemots de pardon étouffés par les tambours, mourut en vrai fils du Christ, en vrai fils de saint Louis ( 1793 ). Jusqu'alors des princes d'une vertu douteuse avaient pu tomber sous le poignard d'un fanatique ; cette fois une grande assemblée avait froidement, régulièrement envoyé à la mort le meilleur des rois. Dieu permit, et des juges coupables voulurent qu'il portât la peine des fautes, des excès, des crimes de ses aïeux: cruelle solidarité, si les souffrances du juste n'étaient pour lui le premier des honneurs, la plus pure des gloires, pour les autres l'exemple le plus louchant et la plus salutaire expiation. Ainsi périt l'antique monarchie, en qui s'étaient personnifiés, depuis des siècles, les intérêts et la liberté des classes populaires. Ainsi disparut l'hérédité du trône, protectrice de la vie de famille, ruinée, comme elle, par la corruption des mœurs et par l'orgueil de la raison.
LXXXV IL Pour les girondins, le châtiment de celte lâcheté ne tarda guère. Quatre mois plus tard , le peuple se pressait aux portes de la convention , et demandait à grands cris la tète des plus illustres d'entre eux, accusés de fédéralisme, soupçonnés de vouloir enlever les provinces au joug de Paris. Toujours timide, la majorité faiblit et livra ses chefs. Les uns se constituèrent prisonniers ; les autres essayèrent de se sauver. Presque tous furent atteints, arrachés à leurs amis el réunis au banquet d'adieu qui précéda leur supplice (1793). Peu après, comme pour expier la mort de la reine, la femme de l'un d'eux, M""-' Roland, partagea leur sort. Le duc d'Orléans avait aussi voté la mort de celui dont il convoitait le trône. A son tour,