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LIVRE VII

LA REVOLUTION

hypocrite, qui avait profité de la révolution pour consommer le partage de la Pologne, et qui, sous prétexte de sauver la France, aurait aussi voulu la démembrer. Il ne restait plus en armes que l'Angleterre , fière de son empire des Indes et poursuivant sans pudeur la domination des mers. Les efforts de l'Europe étaient venus se briser contre le courage d'un peuple armé pour son indépendance, sans autre résultat que de provoquer les sanglantes représailles de septembre et du 21 janvier, et de donner un instant à la révolution la force d'un parti vraiment national. Mise jusqu'alors au ban des peuples, la république reprenait parmi eux le rang perdu par la France depuis le règne de Louis XIV. Au lieu de convoiter à son tour d'injustes agrandissements et de ratifier par un silence coupable les iniquités du xvin0 siècle, que n'usait -elle du prestige de ses armes pour le salut d'une sœur moins heureuse, de l'infortunée Pologne?

CV. Bonaparte semblait digne de cette mission réparatrice. Comme capitaine, il avait surpassé tous les maîtres connus , comme négociateur éclipsé Richelieu, Mazarin , et obtenu à sa patrie cette rive du Rhin si longtemps désirée. De Milan , où se tenait sa cour brillante et somptueuse, il était le premier potentat du monde. Les émigrés mêmes et les prêtres exilés chantaient ses louanges, et, par un vague instinct de l'avenir, la multitude le déclarait destiné à réconcilier jacobins et royalistes. Mais, soit qu'il ne se sentît pas encore assez fort pour dompter les républicains, soit que, satisfait d'être le premier d'entre eux, il eût déjà le vertige, conséquence des grandes fortunes, soudain il démentit les espérances de modération qu'il avait données, et commença toutes les fautes qui firent un jour sa ruine. Entouré de soldats gorgés de butin et de plaisirs, sûr de n'avoir plus d'ennemis sur les bras, il lâcha la bride aux mauvaises passions, et aux convoitises qu'il avait jusqu'alors contenues en Italie , et , pendant que ses lieutenants s'enrichissaient à la faveur de l'anarchie, il céda à la tentation, moins basse, mais non moins fatale , d'agrandir sa patrie par de vastes spoliations.

CVI. Pour qu'elles fussent plus criantes, ces iniquités tombèrent d'abord sur les deux vieilles républiques de Venise et de Gênes. En vain Venise avait espéré se sauver par une simple neutralité ; n'étant pas de force à fermer son territoire aux armées en lutte, elle vit pénétrer à leur suite une vive agitation. Encouragés parles Français, les bourgeois se soulevèrent contre le pouvoir de l'aristocratie; au contraire, le peuple et les paysans prirent les armes pour soutenir un gouvernement chéri. Mêlés à ces rixes, quelques Français en furent victimes : en pouvait-il être autrement? De là, prétexte pour d'incroyables représailles. Non content de sacrifier à l'Autriche les provinces de terre ferme, Bonaparte met le siège devant Venise, exige le changement, ou, pour mieux dire, le renversement de sa constitution, se fait livrer arsenaux et navires, occupe les îles Ioniennes pour le compte de la France, et enfin, pour obtenir la ligne de l'Adige, cède sans honte à l'Autriche l'antique et malheureuse fiancée de l'Adriatique (1797). Mêmes troubles à Gènes, où les jacobins triomphent, prélude de leur annexion à la France. La digue une fois rompue, plus de limites à l'anarchie. Encore quelques jours, et le souverain pontife Pie VI, enlevé du Vatican, sera tenu en captivité par des mains sacrilèges. A sa suite disparaîtront les souverains du Piémont, de la Toscane et de Naples. Palais , couvents, musées, caisses publiques seront au pillage. Partout surgiront des républiques improvisées.

CVII. Par une faveur singulière, le Ciel, qui avait des vues sur le jeune Bonaparte, prit à tâche de l'arracher à cet entraînement coupable, à ces funestes excès, où il devait retomber un jour, se précipitant lui-même du faîte de sa grandeur. Pendant que ses soldats abusaient de la victoire, le jeune conquérant parlait pour Paris, et y était reçu en triomphe comme le libérateur de la patrie , comme le sauveur futur de la société. C'était pourtant lui qui, envoyant au Directoire le plus fougueux de ses lieutenants, venait de l'aider à conserver par de nouvelles violences son pouvoir expirant. Peu de jours aupara-

LA REYOU'TION

vant, grâce surtout à l'appui de l'armée d'Italie, les deux directeurs les plus honnêtes, cinq liante -trois députés modérés et les rédacteurs de quarante-deux journaux avaient été déportés, les prêtres proscrits par centaines, les élections politiques et municipales de quarante-huit départements annulées, les lois contre les émigrés remises en vigueur. Fidèle à son origine , le pouvoir révolutionnaire était ainsi revenu aux traditions de 93, et continuait à se maintenir par les plus odieux attentats.

CVIII. De ce moment, plus d'illusions constitutionnelles pour les modérés ; plus de triomphe à espérer d'une assemblée délibérante; nulle autre ressource que l'intervention d'un homme, d'une épée. Bien que Bonaparte eût mis la sienne au service des directeurs , à la vue de son génie, c'était encore à lui que chacun destinait l'honneur de contenir et de réconcilier les partis. Si quelqu'un avait pu le lui disputer, c'eût été son émule de gloire et de jeunesse, le brave Hoche; mais une mort prématurée venait de le ravir à l'amour de ses soldats. Bonaparte était donc seul à ce poste d'avenir. Bestait à attendre la chute du pouvoir auquel il venait d'accorder quelques jours de vie, et qui allait ainsi achever de se rendre impopulaire pour tomber ensuite sans laisser de regrets.

CIX. A d'autres la jouissance de piller les trésors de l'Italie ou de prolonger en France une Terreur factice. Bonaparte dédaignait ces basses passions qu'il n'avait que trop déchaînées. Pour lui, il cherchait quelque entreprise merveilleuse , lointaine, poétique, qui pût frapper les esprits et compléter son auréole de gloire. Arraché à ses fautes , mais méconnaissant l'implacable ennemie qui devait un jour l'en châtier, il refusa de poursuivre les projets de descente en Angleterre , préféra la vaincre en lui ravissant la route des Indes, et tourna les yeux vers cette Egypte déchue de son ancienne splendeur sous la domination musulmane, dédaignée par Louis XIV, inutilement attaquée par saint Louis. Toutefois , telle était à celte époque l'horreur du moyen âge , que les esprits riaient plus occupés de la guerre de Troie

ou des conquêtes d'Alexandre que des nobles efforts des croisés. Loin de suivre leurs traditions, Bonaparte ne respecta pas même la dernière trace de leur histoire. Passant à Malte, il y noua des intelligences, chercha une mauvaise querelle aux chevaliers, unique reste des ordres militaires, leur déclara la guerre aussi déloyalement qu'à l'antique Venise , et se fit livrer sans combat cette place imprenable.

CX. De là , il partit pour l'Egypte (1798) avec quarante mille hommes, échappa aux flottes anglaises, débarqua sans obstacle auprès d'Alexandrie, et s'empara avec le même bonheur de cette importante base d'opérations. Plus habile que saint Louis, il résolut d'éviter les nombreux bras du Nil et de rejoindre le fleuve à travers le désert, au risque d'imposer de rudes privations à son armée. Il se fit précéder par une proclamation qui indiquait aux habitants l'esprit de cette nouvelle expédition : « Nous aussi, nous sommes de « vrais musulmans. N'est-ce pas nous qui « avons détruit vos ennemis, le pape et les « chevaliers de Malle? » Mais les mameluks ne devaient pas céder sans combat aux enfants improvisés du Prophète. En avant du Caire, entre le Nil et les fameuses pyramides, vieilles de quarante siècles, dix mille cavaliers, les plus braves et les mieux montés de la terre, et vingt -quatre mille janissaires retranchés attendirent les Français (1798). Bonaparte adapta sur-le-champ sa tactique à ce nouveau genre de guerre , et forma ses divisions en carrés , contre lesquels les charges des mameluks vinrent inutilement se briser. Puis, du sein de ces forteresses vivantes , il détacha des colonnes d'allaque qui abordèrent l'infanterie à la baïonnette , la chassèrent de ses abris et la culbutèrent dans le Nil. Le Caire fut le prix de cette victoire, et une poignée de Français occupa cette capitale de trois cent mille habitants, celte fameuse Babylone que les croisés n'avaient pu atteindre.

CXI. Si ces intrépides soldats surpassaient les succès de leurs aïeux, ils n'en avaient plus ni la foi ni le pieux désintéressement. Tandis qu'ils assistaient aux l'êtes de Maho-

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