‹ Histoire de FranceChapitre 309 sur 339 · LIVRE VII — BONAPARTE · texte numérisé non relu

LIVRE VII — BONAPARTE

rangs de la société, les classes populaires s'étaient soudain ruées sur le monde pourri du xvine siècle, en avaient brisé les autels, confisqué les richesses, dispersé et massacré l'aristocratie, ébranlé ou renversé les trônes. Mais, si jadis les traditions de l'empire romain s'étaient montrées si tenaces, comment celte nation , qui prétendait recommencer son histoire, pourrait -elle échapper aux influences vicieuses, à la corruption raffinée, à l'impuissant scepticisme d'un siècle dépravé? Le Directoire n'était- il pas la triste image de ce qu'elle semblait condamnée à devenir, sans autre profit que d'avoir mis à la portée de tous les jouissances , les spéculations, les abus du règne de Lous XV? Le retour des Bourbons eux-mêmes eût -il amené autre chose en ce moment que d'inutiles vengeances et des représailles sans fin?

CXVIL Par bonheur, la démocratie française s'était retrempée dans une guerre de géants contre l'Europe entière. De là le remède qu'elle trouva dans le courage , la vigueur, les vertus de ses armées; de là la puissance du jeune conquérant auquel elle se donna sans réserve. Comme Clovis, comme Henri IV, il pouvait régner à condition de réconcilier spoliateurs et spoliés, de mettre un terme aux violences des jacobins, d'imposer silence à tous les partis, de consoler la France par la perspective d'une grandeur nationale sérieuse, enfin de rassurer l'Europe par la certitude d'une politique modérée. Pour cette tâche, sa puissance était sans limites; car, en détruisant étals provinciaux, noblesse , bourgeoisie , clergé , parlement , corporations , en un mot , tous les centres de force et d'indépendance , et en les remplaçant par une fausse liberté générale, la révolution avait continué le passé qu'elle prétendait abolir, et mis la dernière main à l'œuvre de Louis XI et de Richelieu. En quelques mois, Bonaparte, dédaignant les objections des timides ou des méchants, et cédant à un généreux élan de sagesse et de réparation , put élargir les prêtres captifs , rassurer les parenls d'émigrés , rappeler ceux qui n'avaient pas porté les armes contre

la France , rendre les honneurs funèbres à Pie VI , rétablir la liberté du dimanche , pacifier les provinces de l'Ouest, remplacer l'emprunt forcé par le crédit des receveurs généraux et de la banque, organiser préfectures et tribunaux, réprimer le brigandage, réparer les routes et les canaux abandonnés depuis dix ans, en un mot, ramener partout l'ordre et la confiance, magnifiques débuts d'un pouvoir fort, courageux et éclairé. En voyant ce vaillant capitaine s'arracher aux préjugés, aux entraînements, aux fureurs de la révolution, et faire succéder à la persécution une nouvelle ère de paix et de liberté religieuse, Bretons et Vendéens durent, comme les anciens ligueurs, se trouver amplement récompensés. Cette fois encore le sang des martyrs n'avait pas été stérile. Dans leur défaite triomphante , ils avaient sauvé la foi et l'honneur de la patrie.

CXVIII. Cependant il fallait obtenir la sécurité au dehors comme au dedans, et forcer encore une fois l'Europe à reconnaître le réveil de cette France qu'elle espérait voir s'abîmer dans l'anarchie. L'Autriche ne tarda pas à ressentir les coups du vainqueur d'Arcole et de Rivoli. Pendant que Moreau débouchait de la forêt Noire , et arrivait sur le Danube et sur l'Inn , pendant que l'héroïque M asséna s'enfermait dans Gènes, et y surpassait par une résistance désespérée la gloire de Zurich , attiré vers son terrain favori d'Italie, Bonaparte méditait d'y entrer par une manœuvre inouïe, par un passage des Alpes digne d'Annibal. Assemblés avec un profond mystère, organisés avec les précautions les plus minutieuses, quarante mille hommes, infanterie, cavalerie, artillerie, s'acheminent sans bruit par les sentiers du Saint-Bernard, y traînent eux-mêmes leurs canons sur la neige, et descendent à l'improviste dans la vallée d'Aoste. Le plus léger obstacle peut les réduire au sort de Souvarov, et voilà qu'ils arrivent en face d'un fort imprenable qui domine la route. Inspirés par la nécessité , fantassins et cavaliers trouvent des sentiers, l'artillerie passe de nuit sur une couche épaisse de paille et de fumier, et l'armée débouche comme par miracle en

Page 1