LIVRE VII
BONAPARTE
Lombardie, avant que les Autrichiens en soient avertis.
CX1X. Les Français s'installent tranquillement, recueillent vingt mille hommes arrivés par le Saint- Gothard, et regardent L'ennemi comme à eux, pendant que celui-ci, inquiet, dispersé, voulant fuir et pourtant laisser partout des garnisons, réunit à grand'peine cinquante mille hommes autour d'Alexandrie. Maître des deux rives du Pô, Bonaparte s'était avancé au delà de Plaisance, et, étonné de ne rien rencontrer, craignant de voir sa proie lui échapper, il avait envoyé ses troupes battre de tous côtés la campagne, lorsqu'il fut attaqué dans la plaine de Marengo, sur les bords de la Bormida, par la masse des Autrichiens cherchant à se faire jour avec leur belle cavalerie et deux cents bouches à feu. Seize mille Français reçurent seuls le premier choc. Bonaparte accourut avec sa garde consulaire ; mais ses efforts n'aboutirent qu'à prolonger la résistance et à ralentir la retraite. 11 fallut évacuer le champ de bataille. En ce moment, par un de ces bienfaits dont le Ciel se montrait prodigue, un lieutenant fidèle et intelligent, Desaix, revenait au bruit du canon et ramenait six mille hommes de troupes fraîches. Il était trois heures; la bataille était perdue : « Mais, s'écrie Desaix, il reste encore le temps « d'en gagner une. » Il charge le premier à la tête de ses grenadiers; il tombe victime de son courage et de son dévouement. Ses soldats brûlent de le venger, et abordent l'ennemi avec une vigueur incomparable. La fatigue et la déroule passent du côté des Autrichiens. Pressés de regagner les ponts de la Bormida, ils viennent s'y entasser en désordre. Le reste se rue dans la rivière, jetant ses armes, laissant ses canons et des milliers de prisonniers. Le lendemain il fallut capituler et céder la Lombardie (1800).
CXX. D'un seul coup l'Italie était reconquise. Le vainqueur de Marengo allait-il, comme deux ans plus tôt , en chasser tous les princes? Ils attendaient ses décisions avec terreur, prêts à fuir au premier signal. Un seul n'était pas rentré dans ses États, que les Napolitains s'étaient peu pressés de lui rendre,
c'était le nouveau pape Pie VII, laissé sans honneur et sans secours à Venise par ses prétendus alliés. Ce fut lui seul que Bonaparte rassura par de consolantes promesses. 11 lui ouvrit le chemin de sa capitale, lui laissa entendre qu'il espérait rétablir en France la culte catholique, et comme pour inaugurer cette politique nouvelle, il fit chanter, quoi qu'en pussent dire "les athées de Paris, un Te Deum solennel à la cathédrale de Milan. Ainsi, dans un pontife désarmé, le conquérant reconnaissait le dépositaire de la force morale et de la liberté des cœurs, de la seule puissance qui manquât à son sceptre, et, par cet hommage courageux , il surpassait en clairvoyance, en sagesse, en bon sens, les princes de son temps, les philosophes du xvin0 siècle, les novateurs de la révolution. En même temps, aussi habile que prudent, il séduisit l'Espagne par l'offre d'un agrandissement en Italie, encouragea la neutralité de la Prusse, désarma la Bussie par le renvoi de ses prisonniers et l'offre de Malte, qu'il ne pouvait plus défendre contre les Anglais. Puis, seul à seul avec l'Autriche, il se prépara à lui ôter pour longtemps l'envie de faire la guerre, et, au cœur de l'hiver, il dirigea contre elle trois armées, l'une sur l'Adige, l'autre dans les montagnes glacées de la Suisse, la troisième et principale sur le Danube sous les ordres du tenace Moreau.
CXXI. C'était sur ce dernier théâtre qu'allait se trancher le débat. Les Français étaient cantonnés sur le plateau boisé de Hohenlinden, entre deux affluents parallèles du Danube, l'Innet l'Isar. Au milieu des neiges de décembre, les Autrichiens prennent l'offensive et passent l'Inn, avec le projet de remonter le Danube, d'écraser la gauche des Français et de les devancer sur l'Isar. L'aile menacée est sauvée par sa vigueur, et Mo-reau a le temps de se concentrer au milieu de la forêt de Hohenlinden, dans une position solide, abordable d'un seul côté. Puis, tandis que les Autrichiens s'avancent en longue colonne sur cette route unique, il ordonne à sa droite de se rabattre sur eux et de les couper en deux. Richepanse saisit la manœuvre. Il tombe comme la foudre sur la