LIVRE II
PEPIN D'HERISTAL
la contagion du vice, et un jour, à la place de son épouse, il y mit une inconnue, qui somma impérieusement saint Lambert de bénir sa coupe. C'était la cruelle et ambitieuse Alpaïde, que Pépin venait d'épouser suivant l'usage germanique. En effet, si chez les barbares mêmes, par un instinct admirable, l'homme n'avait qu'une femme, et si la femme devait être à jamais fidèle à son mari, le mari pouvait la renvoyer suivant son plaisir. D'ordinaire les pauvres gardaient la leur, compagne de leur misère; les chefs en changeaient souvent, triste privilège de la fortune. Ainsi le fondateur de la nouvelle dynastie méconnaissait à son tour cette loi sainte que, pour leur malheur, les enfants de Clovis n'avaient jamais comprise, et qui pourtant seule conserve pur et vigoureux le sang des familles. Saint Lambert renversa la coupe sacrilège d'Alpaïde, gourmanda Pépin avec une compatissante sévérité et quitta cette table indigne de lui.
III. Alpaïde s'irrite, et, à son instigation, deux brigands envahissent les biens de l'Église, et exercent de tels ravages, qu'ils sont tués par les gens de l'évèque. Saisissant ce prétexte, le frère d'Alpaïde prend les armes, réunit une bande armée, et vient pendant la nuit surprendre saint Lambert à sa campagne de Liège, sur la Meuse. Après avoir prié fort tard, l'évèque reposait un peu, quand un domestique l'éveille, lui disant que, dans l'obscurité , il a vu roder des gens armés. Les voilà qui, à coups de lance, veulent enfoncer la porte. Saint Lambert était encore vigoureux. Se souvenant des combats de sa jeunesse, il se lève, saisit une épée et se prépare à vendre chèrement sa vie. Mal en eût pris aux brigands ; mais il a pitié de leur salut : « Mieux vaut mourir dans le Seigneur que de verser le sang de ces malheureux. » En disant ces mots, il jette son épée, se prosterne à terre les bras en croix, et attend sans trembler le fer de ses ennemis. Sa mort jette partout la stupeur ; la multitude entoure ce corps bien-aimé et l'arrose de ses larmes. Les pèlerins se pressent à son tombeau ; il devient le centre d'une ville, et bientôt c'est là, à Liège, que le nouvel évèque saint Hubert transporte sa résidence.
IV. Le fds aîné et légitime de Pépin, Grimoald, y venait souvent et affectait de rendre hommage au défenseur de sa mère disgraciée. Nouvelle vengeance : les satellites d'Alpaïde l'y égorgent. Alors, mais trop lard, Pépin ouvre les yeux, et veut se venger sur le fils d'Alpaïde ; il le met en prison, mais n'ose le faire périr : c'était désormais son seul héritier. Ainsi l'impureté, comme une semence de mort, mine déjà cette nouvelle famille. Avec cette corruption précoce qui gagne les barbares, la paix leur serait funeste. Les vertus forment comme un faisceau qu'on ne sépare pas impunément. Si la chasteté n'est compagne du travail, il faut, pour retremper les cœurs, les dangers de la guerre, la pauvreté des camps, l'horreur des batailles. Par bonheur les combats ne manqueront pas aux Francs. Comme pour les annoncer, l'archange saint Michel, belliqueux patron des guerriers, apparaît à un Breton, qui, sur un rocher de l'Océan, lui bâtit l'abbaye du Mont-Saint- Michel: en même temps, dans une île du Rhin, un Alsacien lui élève le monastère d'Hohnau. Déjà chaque ville lui avait consacré une tour de ses murailles, chaque monastère une chapelle en forme de tour; voici maintenant, aux extrémités de la France, deux grandes tours plantées au milieu des Ilots, défiant les tempêtes et les pirates: il semble que d.e ses deux mains l'archange doit défendre la France entière.
V. En effet , des ennemis terribles et inattendus s'approchaient. La nouvelle en vint tout à coup par ces aventureux pèlerins qui, non contents de baiser les tombeaux de saint Pierre et de saint Paul , bravaient les périls de la mer et du climat pour voir Jérusalem. Le tombeau de Jésus-Christ était aux mains d'un peuple infidèle, et les basiliques de sainte Hélène étaient profanées. Venus d'Arabie sur des coursiers dévorants, les Sarrasins ou musulmans avaient inondé la Palestine, massacré les hommes, pris les femmes et les enfants, et ils juraient de conquérir le monde à la loi de Mahomet. Ce Mahomet était leur prophète, homme aussi ambitieux qu'habile , qui , par un mélange de la Bible et de l'Évangile, de polygamie et d'austérités, de jouissance et de