LIVRE VII — BONAPARTE
chaussée couverte d'ennemis , laisse les trois quarts de ses troupes cernées par des forces supérieures, et, à la tète d'un seul régiment d'infanterie, s'enfonce tète baissée dans les défilés de la forêt, culbute artillerie, bagages, cavaliers, fantassins, ramasse des milliers de prisonniers, et ramène le reste sur Moreau qui les achève. L'ennemi avait perdu vingt mille hommes, quatre-vingt-sept canons, et ne pouvait plus tenir la campagne (1800). De l'Inn, Moreau marcha sur la Salza; de là il arriva aux portes de Vienne. Mais , usant d'une modération rare, il préféra à la gloire d'humilier une capitale ennemie celle d'obtenir une paix sincère et partant durable. L'Autriche céda définitivement à la France la ligne du Rhin et celle de l'Adige, et renonça à la Toscane en faveur de l'Espagne.
CXXII. L'Italie demeurait à la merci du vainqueur. L"anxiété de ses faibles souverains était à son comble. Le roi de Piémont dut servir d'exemple pour avoir violé les traités et fermé les Alpes aux Français. Ses Étals furent réunis à la république, qui désormais, comme l'Autriche, put librement déboucher en Lombardie. Pour que cette union fût sérieuse , les routes du Simplon et du mont Cenis furent poussées avec activité, et reçurent des colonies de religieux du Saint- Bernard, dont les soldats avaient éprouvé le dévouement. Le roi de Naples fut maintenu à condition de fermer ses ports aux Anglais. Restait le souverain pontife Pie VU, avec lequel Bonaparte s'était lié d'avance par des engagements volontaires. Non content de le rétablir dans ses États, il résolut de rendre la France entière à son autorité spirituelle , et, méprisant les plans de schisme ou d'hérésie suggérés par les vieux ennemis de l'Église, il entama avec Rome la négociation d'un nouveau concordat. Par cet acte solennel, la liberté du culte catholique était ouvertement rétablie, les églises restituées à leur sainte destination, la vente des biens ecclésiastiques réparée par un traitement fait au clergé à titre d'indemnité. Le territoire était partagé en soixante diocèses. Le choix des évèques préposés à l'institution canonique du saint-siège restait au premier consul, qui
ne semblait pas moins digne de cette faveur que bien des princes ses devanciers (1801). CXXII I. A côté de cette paix religieuse , Bonaparte faisait préparer par son conseil d'État, et activait. lui-même de son infatigable impulsion la rédaction du Code civil, chefd'œuvre de justice et de simplicité, réalisant pour la France l'unité de législation préparée et désirée depuis des siècles. La famille et la propriété y retrouvaient en grande partie leur vie nécessaire à toute société et inutilement ébranlée par la convention. Au foyer domestique renaissaient la sainteté du mariage , la puissance paternelle , la loi du travail et de l'économie, source véritable de force et de richesse nationale. Là du moins pouvaient encore se perpétuer ce respect de l'autorité, cette hérédité de biens et de vertus , cette hiérarchie de devoirs et de services, qui avaient disparu de l'ordre politique, mais qui seuls forment les cœurs à la vraie liberté. Ainsi, au sortir d'une affreuse servitude, la France recouvrait ses droits les plus précieux et ses plus sûres espérances. Ce que la révolution avait eu de chimérique ou de monstrueux était écarté ; le reste était affermi et réglé. A un temps meilleur était remise la liberté politique, que la Terreur avait fait détester, et qui , d'ailleurs , suppose dans un peuple une paix conclue et des qualités morales sérieuses. Au contraire, l'égalité civile demeurait consacrée comme le caractère distinctif de la nouvelle société. Pendant des siècles, l'ancien régime, que ses fautes venaient de perdre, avait tenu en réserve la plus grande partie de la population pour n'en user que l'élite; désormais la démocratie, au risque de consumer promptement ses forces, appelait la France entière à la vie des camps, des études, des affaires, et, peu soucieuse de la perpétuité de son œuvre , elle se flattait, par ce développement subit, de surpasser en quelques années les gloires et les prospérités du passé. Toute militaire à son début, elle était fière de grandir sous un capitaine sorti de son sein, illustré dans ses luttes, devenu pour la conduire un homme d'État consommé. Ces premiers actes, dignes des exploits de Marengo et de Rivoli, furent