LIVRE VII
RONAl'AHTK
que la Bretagne et la Vendée goûtaient les bienfaits d'une paix chèrement achetée, plus d'un émigré, qui n'avait pas tirél'épée, restait aveuglément fidèle au culte du droit divin, et ne voyait dans l'Eglise qu'une servante du pouvoir absolu de ses princes, comme si cette puissance suprême, inféodée à une famille, n'était pas libre de donner sa consécration à un autre pouvoir, à une autre dynastie. En religion, ils n'étaient pas moins hostiles au concordat que les jacobins, et plusieurs évèques réfugiés à Londres avaient hautement refusé leur démission, sollicitée par le souverain pontife. En politique, tous les moyens leur étaient bons; n'étant plus assez forts pour tenter un vendémiaire, les plus fougueux ne rougissaient pas d'attendre d'une machine infernale la mort de Bonaparte et le triomphe de leur parti. Ces actes désespérés prouvaient où ils en étaient réduits. Quant à la France, de même qu'elle avait subi Louis XIV et Louis XV, de même voulait-elle essayer le maître de son choix , espérant de lui l'éclat, la puissance, la grandeur militaire, que ne lui avaient pas donnés les fils de ses rois.
CXXIX. Or le Ciel respecte assez la liberté des peuples pour ne pas leur imposer la vérité par la main d'un génie dominateur, et pour ne leur envoyer que les souverains qu'ils méritent. Meilleur que son temps, Bonaparte fut homme néanmoins. Il finit par subir la contagion des instincts absolus de l'époque; il aspira à tout subjuguer, peuples, esprits, consciences. Par les articles organiques ajoutés au concordat , les quatre propositions schismatiques de 1082 furent rétablies, la publication des bulles et la réunion des conciles, le choix des curés, des professeurs et même des séminaristes, soumis au pouvoir civil, les évêques placés sous la juridiction du conseil d'Etat. A la place des ordres religieux qui restèrent supprimés, l'enseignement fut confié à une université laïque, dépositaire unique de la science et de l'éducation , rivale -née du clergé et de l'Église. Ces premières atteintes à la liberté intellectuelle et morale devaient seulement porter leurs fruits plus tard. Mais si , dès le début, Bona-
parte succombait aux tentations du pouvoir, que serait-ce après dix années de victoires, de conquêtes , de grandeurs inouïes?
CXXX. En politique , le général souverain cédait beaucoup plus vite au penchant de tout décider par l'épée, en dépit des droits acquis, de la justice véritable, et marchait d'un pas ferme et résolu à la fondation d'un empire français. Il commença par remanier l'Allemagne, d'accord avec la Prusse et avec la Russie. Bien qu'ébréché par la paix de Westphalie, le saint- empire germanique était encore un vénérable monument du passé.
Le régime électif, les libertés municipales, l'ordre représentatif y conservaient une ombre d'existence. Héréditaire dans la maison d'Autriche, la dignité impériale n'en était pas moins confirmée par le vote de huit électeurs, dont trois archevêques eux-mêmes élus par leurs chapitres. A la diète, siégeant à liatisbonne sous la présidence de l'archevêque de Mayence, les députés de quarante-neuf villes libres formaient un collège égal en pouvoir à ceux des électeurs et des princes. La noblesse était indépendante des souverains particuliers. Un tribunal d'Empire réglait les diirérends survenus entre les divers États. Ainsi, dans ce vaste édifice, les libertés générales reposaient sur des libertés locales; de là un véritable esprit politique , une élude sérieuse du droit des gens, une longue expérience des institutions libres. Toutefois un élément mauvais y convoitait la prépondérance : c'était la Prusse, moitié protestante, moiLié philosophe, née de l'apostasie et de la spoliation, grossie delà Silésie et d'une part de la Pologne, amoindrie par la paix et toujours prête à se relever par la violence. En face de cet habile ennemi, le clergé restait corrompu, faible, ignorant, les villes libres apathiques, ruinées par une mauvaise administration, et, au lieu de raviver les vertus de ses alliés naturels, l'Autriche, terre- née de l'absolutisme , gangrenée par les doctrines oppressives du siècle précédent auxquelles Joseph II avait eu le triste honneur de donner son nom, n'aspirait, comme la Prusse, qu'à avoir sa part des villes libres, des biens de l'Église et de la noblesse immédiate.