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LIVRE VII

NAPOLEON

encore rejoints, l'attendaient paisiblement à I Ulm sur le haut Danube, et pensaient le voir déboucher de la forêt Noire, Napoléon les tournait par les montagnes de Franconie, comme jadis par le Saint- Bernard , venait avec des forces supérieures couper leurs communications , les cernait dans Ulm , et détruisait quatre -vingt mille hommes presque sans combat. De là, il passait l'un après l'autre les affluents du Danube. Moins modéré que Moreau, il entrait à Vienne, et, sans s'y arrêter, poursuivait Russes et Autrichiens sur la roule de Moravie.

CXXXVIII. A Austerlitz, les ennemis attendirent, résolus non seulement de repousser, mais d'attaquer le terrible général qui les poursuivait l'épée dans les reins. Le terrain leur était favorable. Ils occupaient un plateau facile à défendre, au pied duquel tournait la route de Briinn à Olmutz, de sorte que, par un effort énergique, ils pouvaient en descendre pour écraser la droite des.Français et leur couper la retraite. Le mouvement était si naturel, que l'empereur le devina et l'annonça à ses soldats. C'était le 2 décembre, l'anniversaire de son couronnement; il faisait un froid sec, et au brouillard du matin succéda un soleil devenu fameux. Trente-cinq mille Russes s'étaient ébranlés avant le jour pour opérer le mouvement décisif; mais Napoléon se riait de leurs projets. Les laissant s'engager, il ne leur opposa que onze mille hommes, dont une partie, ayant fait trentesix lieues en deux jours, arrivaient en toute hâte, oubliant la fatigue au bruit du canon. Pendant six heures la froide énergie des Moscovites vint se briser aux pieds de ces braves. Que faire contre de pareils soldats? Pendant que Davout les soutenait de son exemple , le reste de l'armée enlevait le plateau d'où les Russes étaient descendus, enfonçait leur centre, et les séparait de leur aile aventurée. Celle-ci succomba presque tout entière; plutôt que de se rendre, elle alla s'abîmer dans des étangs glacés, bientôt entrouverts par les boulets. Le reste fuyait en désordre, laissant quinze mille morts, vingt mille prisonniers, cent-quatre-vingts bouches à feu (1805).

CXXXIX. Les Français avaient montré, sinon qu'ils avaient raison , du moins que leur bravoure était encore à la hauteur de leur ambition. Les Russes repassèrent leur frontière. Éperdu, l'empereur d'Autriche vint lui-même au bivouac du vainqueur se mettre à sa merci. Napoléon demanda de lui tout ce qui se pouvait obtenir, au risque d'en faire à jamais son ennemi. Pour la France, il exigea Venise, le Frioul, l'Istrie, la Dalmatie; pour ses alliés d'Allemagne, la Souabe et le Tyrol. Encore, s'il se fût contenté d'anéantir l'Autriche; mais, fort de ses victoires, il en prit carrière pour opérer de nouveaux agrandissements , dépassant tous les rêves de Louis XIV. Pendant que la colonne Vendôme et l'arc de triomphe de l'Étoile s'élevaient pour perpétuer le souvenir de ses exploits, il chassait les Bourbons de Naples, et les remplaçait par son frère Joseph, donnait son frère Louis pour roi à la Hollande, alliait sa famille à celles de Bavière, de Baden et de Wurtemberg, et réunissait sous son protectorat une partie des princes germaniques avec le nom de Confédération du Rhin.

CXL. C'était une manière peu dissimulée d'ajouter ces États comme sujets ou comme vassaux à son gigantesque empire, et, si nulle voix ne s'élevait en faveur de l'Italie, en Allemagne, la Prusse, qui n'avait travaillé à l'abaissement de l'Autriche que dans l'espoir de la supplanter, s'indignait de voir celte prépondérance si convoitée lui échapper. A cette ambition humiliée se joignait le patriotisme allemand, maladroitement froissé par les empiétements de la France, faisant retomber sur elle tout l'odieux des derniers partages, et oubliant l'avidité de ses princes pour se rallier à eux contre l'étranger. Ce sentiment fut bientôt si général, si énergique, que le roi de Prusse, malgré l'offre d'ailleurs peu sincère du Hanovre, se prépara à la guerre, et résolut de combattre avec les Russes, sinon pour le succès de sa secrète ambition, du moins pour l'indépendance germanique. Napoléon avait prévu cette défection, et se flattait d'en tirer vengeance. 11 s'était même préparé, la veille d' Austerlitz. à combattre à la fois l'Autriche et la Prusse, tant il se fiait à

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la bravoure de ses soldats, aux ressources de son génie et au développement progressif de ses armées. Mais, pour que ces deux puissances, l'une relevée de ses défaites, l'autre châtiée dans son orgueil , consentissent à s'unir contre l'ennemi commun, il leur fallait de sa part de sévères, de nombreuses, d'irrésistibles leçons. Elles ne leur firent point défaut.

CXLI. Les élèves du grand Frédéric, qui n'avaient pas vu sans déplaisir les désastres d'Ulm et d'Austerlilz, apprirent bientôt que, reportées du sud au nord, les troupes de Napoléon s'avançaient à travers la forêt de Thuringe. Cette fois ce n'était plus une longue vallée, comme celle du Pô ou du Danube, mais de vastes et sablonneuses plaines peuplées de sapins et de bouleaux, coupées par le Weser, l'Elbe, l'Oder, la Vistule, le Niémen, séparées du monde catholique par les montagnes de Bohême et allant de la Belgique jusqu'au pied des monts (Jurais. Depuis que la guerre avait fait du Rhin un champ de bataille disputé, l'Elbe était devenue l'artère de l'Allemagne du Nord. Sortant de Bohême à Dresde et aboutissant au riche entrepôt de Hambourg, ce fleuve profond, défendu par les places de Torgau et de Magdebourg, était le meilleur rempart de la Prusse et de Berlin. Mais, dans leur première ardeur, les Prussiens l'avaient passé, avaient remonté un de ses affluents, la Saale, et, sans attendre les Russes, étaient venus, au nombre de cent quarante mille, prendre position aux débouchés de la forêt de Thuringe, qu'ils avaient également négligé de défendre.

CXLII. Cette demi-mesure, provoquée par une folle outrecuidance, comblait les désirs de Napoléon. A la vue de sa belle armée arrivant sans obstacle sur la rive droite de la Saale, et jetant partout la terreur, l'émotion gagna les Prussiens, et les décida subitement à rétrograder sur l'Elbe. Il était trop tard. En présence d'un ennemi plein d'ardeur, mieux valait cent fois défendre tous réunis le passage de la rivière et les escarpements de la rive gauche. Ils ne profitèrent même pas de cette belle position pour protéger leur retraite, et* pendant que la moitié

de leur armée redescendait le cours de la Saale, l'autre moitié restait comme paralysée aux environs d'Iéna, sans en détruire le pont, sans en couronner les hauteurs. Trompé, comme il l'était quelquefois par l'imprévoyance de ses adversaires, Napoléon crut qu'il aurait affaire à l'armée prussienne tout entière. Il se contenta d'envoyer deux corps sur sa droite passer la Saale à trois ou quatre lieues plus bas et couper la retraite aux vaincus ; puis, avec une masse de cent mille hommes, il escalada les pentes qui dominent Iéna, jeta l'ennemi dans un indicible désordre, lui enleva quinze mille prisonniers et presque tous ses canons.

CXLI1I. Sur sa droite, à Auerstxdt, les choses se passaient bien différemment, et pouvaient faire expier ce triomphe par un désastre. Vingt -six mille hommes, ayant aussi traversé la Saale sans résistance, allaient se trouver en face du roi de Prusse et du gros de l'armée qui battait en retraite. Heureusement ils avaient à leur tête le brave Davout, le même qui, à Austerlitz, avait repoussé, à trois contre un, les attaques des Russes. Il dispose ses troupes autour d'un petit village, son seul appui, sur un terrain découvert , résiste en ligne aux décharges d'une artillerie redoutable, en carrés au choc d'une nombreuse cavalerie , et , après six heures d'une lutte acharnée, ayant sept mille hommes hors de combat, il contraint l'ennemi à reculer, lui enlève cent quinze canons et trois mille prisonniers. A quelques pas de là, un frère d'armes jaloux, qui devait trahir un jour, Bernadotte, avait refusé de prendre part à cette lutte inégale, au risque d'en compromettre le succès.

CXLIV. Si cette victoire n'eût aveuglé Napoléon, il aurait pu y lire les causes qui le perdirent plus lard : d'un côté, le nombre même de ses soldats qui les empêchait, quel que fût son génie, d'agir tous à la fois sous son œil et sous sa main ; de l'autre , les rivalités de ses lieutenants, instruments intéressés d'une politique égoïste. Mais comment ne pas être enivré des dons de la fortune? Le roi de Prusse venait de perdre son meilleur général, le duc de Brunswick. Forcé

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