‹ Histoire de FranceChapitre 318 sur 339 · LIVRE VII — NAPOLÉON · texte numérisé non relu

LIVRE VII — NAPOLÉON

de rebrousser chemin, il n'avait retrouvé, en approchant d'Iéna, que des troupes débandées, qui achevèrent le désordre des siennes. Au lieu de rejoindre l'Elbe, ces fuyards se hâtèrent de gagner les montagnes et les bois. Une seule journée avait suffi pour anéantir cette orgueilleuse nation (1806). La route de Berlin était ouverte, et, en la suivant, les Français avaient à traverser le champ de bataille de Rosbach, dont ils venaient assurément d'effacer la honte. Aux oreilles de leur empereur arrivait le nom d'empereur d'Occident.

CXLV. Le moment était venu pour lui de vérifier ce titre glorieux et de justifier ses éclatantes victoires. Bien qu'il eût livré aux princes protestants d'Allemagne les nobles, les villes libres, les abbayes, les électorals et toutes les libertés du vieil empire germanique, ne pouvait-il pas encore devenir le libérateur de l'Occident? N'avait-il pas à combattre les Russes et les Anglais, envahisseurs du continent et des mers? En poursuivant partout les marchandises anglaises par ses décrets de Berlin et par son blocus continental (1806), il forçait l'Europe à s'affranchir d'un joug honteux et à vivre de sa propre industrie. En marchant contre la Bussie, il attaquait la redoutable complice de cette Allemagne protestante, qui avait produit à la fois le grand Frédéric et Catherine II. Arrivant sur la Vistule , il allait toucher du doigt la grande iniquité du xvme siècle, et trouver tout frémissants d'indignation et de patriotisme ces Polonais que de prétendus sages s'étaient partagés. Quelques provinces rendues à l'Autriche l'entraîneraient à rétablir avec lui cette brave nation, nécessaire surtout à l'indépendance de l'Allemagne.

C'était d'un seul coup réparer les attentats des protestants et des philosophes, et effacer, par un premier bienfait, le souvenir de ses propres fautes : magnifique occasion que lui offrait alors Celui qui connaît la faiblesse humaine, et qui, pour un peu de bien, pardonne beaucoup de mal.

CXLVI. Toutefois, ici encore il serait lamentable de penser que de grandes choses ont dépendu de la volonté d'un seul homme.

Sans doute celui-ci semblait assez fort pour ordonner et pour accomplir tout ce qu'il aurait résolu. Mais le bien seul ne se commande point, ne s'impose pas par le génie, et ne s'achète que par les sueurs, les sacrifices, le libre dévouement des générations. Si, entraîné sur la pente d'une vaste ambition, l'empereur fermait les yeux à la vérité catholique, qui lui eût donné le secret d'une politique grande et généreuse, et révélé la grande mission de la France, il était d'accord avec son temps, et l'Europe entière, étrangère à cette vérité, mal corrigée de ses illusions, corrompue d'esprit et de mœurs, restait plus digne de châtiment que de récompense. Croyant trop à la puissance des armes, et décidé à ne les employer que pour ses propres intérêts, Napoléon se contenta donc de ménager la susceptibilité de l'Autriche, à laquelle il ne voulait rien céder, et traita les Polonais, comme jadis les Italiens, en leur disant vaguement que, pour être libres, il fallait le mériter.

CXLVII. Tous ses soins eurent pour objet d'assurer la vie de son armée, portée sur la Vi?tule seulement au chiffre de cent mille hommes, et obligée d'hiverner sous ce rude climat. Mieux habitués au froid, les Busses voulurent profiter des rigueurs de février pour le surprendre dans ses cantonnements. Mais ses précautions étaient si bien prises qu'il les reçut en forces, les fit reculer, et se mit à leur poursuite dans l'espoir de punir leur audace. .Ces farouches ennemis l'attendirent dans la plaine d'Eylau, lui opposant deux murailles d'hommes et cinq cents bouches à feu. Après plusieurs heures d'une horrible canonnade, l'infanterie s'ébranle pour l'attaque; elle s'obstine en vain, et revient à moitié détruite. Jamais Napoléon n'a trouvé pareille résistance. Sa fortune semble fléchir. Il tente un effort désespéré, et lance Mural avec douze mille chevaux, qui font trembler la terre sous leurs pieds. La première ligne russe est culbutée , et se relève pour une lutte corps à corp-; la seconde se retire, et accable de ses feux cette sanglante mêlée. L'empereur n'avait plus une réserve pour reprendre l'offensive et décider la journée; de

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NAPOLÉON

l'autre cùlé arrivaient huit mille Prussiens. Heureusement Neyles suivait de près. L'ennemi céda le champ de bataille. Napoléon y coucha, mais sans être sûr du lendemain. De part et d'autre on était exténué. Les Russes se retirèrent en ordre, emmenant leurs canons, leurs blessés, et ne laissant que trois mille prisonniers; les Français les poursuivirent à peine (1807). Cette victoire, si elle méritait ce nom, était une source de graves réflexions. Vingt mille morts jonchaient la terre; jamais tant de sang n'avait coulé, et la neige en avait fidèlement gardé l'empreinte. Napoléon en fut saisi; car le sang crie vengeance quand il n'est pas versé pour une cause sainte. Le conquérant chercha à se faire illusion : « Nous combattons, écrivait -il, « contrôles barbares du Nord qui envahirent « jadis l'empire romain. » Il disait vrai si, plus menaçant qu'eux, il n'en avait fait luimême les libérateurs de l'Europe.

CXLVIII. Au printemps, plutôt que de se rapprocher de l'Autriche, il l'intimida et s'en tira, comme toujours, en armant cent mille hommes de plus. Maître de Dantzick, il marcha sur Kœnigsberg, dernier refuge des Prussiens, dernier port ouvert aux Anglais. Les Russes tentèrent de l'y précéder. Pour cela, il fallait passer l'Aile, dont il suivait la rive gauche. Mais il n'était pas homme à perdre ses avantages comme les Prussiens derrière la Saale. Repoussé dans une première tentative, l'ennemi essaya de gagner le pont de Fricdland , le traversa , et s'aventura dans un coude qu'y forme la rivière. Emprisonné dans cet angle étroit, il ne put se déployer, et, le 14 juin, à trois heures du matin, le corps de Lannes suffit pour l'arrêter. C'était l'anniversaire de Marengo. Napoléon arrive au galop, joyeux, superbe comme l'aigle qui mesure sa proie. Toute son armée le suit, prête à obéir à un signal de sa main. 11 prend Ney par le bras, lui montre sur la droite les ponts de Friedland, seule retraite de l'ennemi, et lui commande d'y marcher sans regarder derrière lui. Rien fait pour ces coups d'audace, Ney renverse tout, même la garde russe, et entre à Friedland au milieu d'une effroyable mêlée. Son but est atteint : les

ponts sont détruits et brûlés. Napoléon attendait ce moment pour donner le branle à ses troupes et pour jeter les Russes dans l'Aile. Aussi farouches qu'à Eylau, ils aiment mieux se noyer que, de se rendre. Vingt-cinq mille y succombent. Le reste s'enfuit au delà du Niémen, et Ivenigsberg est le fruit de la victoire (1807).

CXLIX. Arrivé au delà de la Pologne, aux confins de l'Europe civilisée, Napoléon y trouva l'empereur de Russie, le jeune Alexandre, qui vint lui demander sur un radeau du Niémen la paix qu'il avait refusée après Austerlitz. Il l'entraîna à Tilsitt (1807), le combla de caresses, de cadeaux, de tout ce que son adresse infinie avait inventé naguère pour séduire et pour charmer le pape Pie VII. Sous le voile d'une tendre amitié, c'était le czar qu'il voulait maintenant faire servir à ses ambitieux desseins. N'osant encore se passer entièrement d'appui pour dompter l'Europe frémissante, il tendait la main à l'ennemi le plus redoutable de la liberté des peuples, au représentant de la barbarie et du despotisme oriental, à l'héritier de Pierre le Grand et de Catherine II, et il feignait de vouloir partager avec lui l'empire du monde; car telle est la logique des passions. La première suite de cette étrange alliance était le sacrifice de la Pologne, dont la partie prussienne seulement changea de maître, et passa aux mains du roi de Saxe, sous le nom de grand-duché de Varsovie. De plus, la Russie devait punir la Suède de son union avec l'Angleterre en lui ôtant la Finlande, et prendre à la Porte les provinces danubiennes jusqu'aux Balkans. C'était dépouiller deux Etats faibles au profit du colosse qui jouait vis-àvis de l'Occident le rôle menaçant des Turcs. Constantinople seul manquait aux convoitises de cet avide successeur du croissant. A ce prix peut-être l'intimité eût été sincère et durable, si tant est que deux conquérants puissent vivre en bonne intelligence. Mais céder une si riche proie, c'était évidemment se déshonorer. D'ailleurs, n'avait-on pas assez payé un prince vaincu auquel on ne devait rien , sinon d'avoir abandonné les Anglais il de consentir au blocus continental?

NAPOLEON

CL. Si Napoléon limitait ainsi la part d'Alexandre, fort de celte alliance, il ne mettait point de bornes au parti qu'il voulait luimême en tirer. Incapable, par sa faute, de vaincre les Anglais sur mer, il se vengeait sur leur commerce, qu'il poursuivait partout avec une implacable rigueur, et, sous prétexte d'affranchir l'Europe de leur industrie, il l'accablait à son tour d'une domination plus envahissante et plus dure. Le pape même ne fut pas excepté. Pour n'avoir pas déclaré la guerre à l'Angleterre, celui qui naguère était venu jusqu'à Paris sacrer le nouveau Charlemagne vit le patrimoine de Saint- Pierre brutalement envahi, et resta prisonnier dans son propre palais, jusqu'à ce qu'il plût à ses gardiens de l'emmener ailleurs. Ainsi, par un complet renversement de toutes choses , Napoléon , uni au schisme grec auquel pourtant il refusait Constantinople , penchait aussi vers le schisme, et s'emparait de la ville éternelle, vainement convoitée jadis par les empereurs d'Allemagne.

Amoindrissant le plus grand bien qu'il eût fait dans sa vie, il attaquait le foyer de la liberté morale et religieuse. N'était-ce pas surpasser l'orgueil de Louis XIV, rappeler l'audace de Philippe le Bel et les violences du Directoire?

CL1. Là ne devaient pas s'arrêter ces tristes ressemblances. Ne respectant pas la majesté désarmée du saint-siège, que pouvait épargner celte vaste ambition? Depuis longtemps coupable de connivence avec les Anglais, le Portugal fut envahi, son roi réduit à s'embarquer pour le Brésil. Vint le tour de l'Espagne, fidèle alliée de la France, sans autre crime que sa faiblesse. D'une main, Napoléon y attise l'anarchie; de l'autre, il appelle à Bayonne ses princes éperdus et divisés. Avec une habileté digne de Louis XI, il fait abdiquer le père, envoie le fils prisonnier à Valençay, s'empare par surprise de Barcelone, de Pampelune, et proclame roi d'Espagne celui de ses frères qui a déjà remplacé les Bourbons de Naples(1808). Jusque-là, dans ses entreprises les moins justes et les plus hardies, il n'avait pas trop présumé de son génie ni de ses forces. La

bravoure de sa grande armée, le parti qu'il en savait tirer, étaient tels que personne n'était capable de lui résister, et qu'il fallait que lui-même prît à tâche de démolir ce merveilleux édifice. Cette fois, commençait réellement la folie politique, châtiment mérité de la folie morale. Pendant que de jeunes conscrits remplaçaient à la hâte les cadres de l'armée d'Allemagne, les vieux soldats de la. république, les vainqueurs d'Arcole , de Bivoli, de Zurich, d'Austerlitz et d'Iéna passaient les Pyrénées, et allaient briser leur noble courage contre l'énergie plus noble encore d'une nation soulevée pour son indépendance et contre les coups d'un ennemi surhumain, contre les atteintes d'un climat brûlant.

CLII. Pour qui eût voulu en profiter, le Ciel ne fut pas avare de salutaires avertissements. En six mois, un corps d'armée avait capitulé à Baylen, un autre à Lisbonne, et les Français étaient ramenés sur l'Ebre. Mais Napoléon s'obstina. Conduisant en personne deux cent cinquante mille hommes avec cette impétuosité que rien n'arrêtait, il reconquit Madrid, et jeta les Anglais à la mer. Puis, revenant , comme ailleurs , aux coupables instincts de la révolution et faisant appel à de mauvaises passions, dont les Espagnols ne connaissaient pas encore le langage, il abolit les droits féodaux et les couvents, attaqua le vieux fantôme de l'inquisition, mit la main sur les biens de l'Église : inutiles persécutions qui à l'élan du patriotisme ajoutèrent celui d'une foi outragée. Les Français furent traqués comme jadis les Maures ; chaque défilé des montagnes devint un coupe -gorge, chaque ville une place d'armes à prendre et à reprendre d'assaut, l'Espagne entière un tombeau pour des soldats capables de vaincre toutes les armées du monde, mais non d'invisibles et innombrables partisans.

CLI1I. Par cette dernière conquête, les Anglais devenaient des libérateurs au delà des Pyrénées, comme bientôt les Busses au delà du Rhin. L'amitié d'Alexandre s'en était singulièrement refroidie; le patriotisme allemand s'en irritait, et, sans attendre que la

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