LIVRE VII
NAPOLEON
Prusse se fût refaite et que le czar pût en venir à une rupture ouverte, l'Autriche crut le moment arrivé de renverser à elle seule l'ennemi commun. Depuis Auslerlitz, l'archiduc Charles avait travaillé avec la lenteur et la persévérance germaniques à relever sa patrie et à lui rendre une armée. Il choisit le moment où, affaiblis par la guerre d'Espagne , les Français n'avaient plus guère devant lui que des conscrits ou des alliés douteux. Espérant les surprendre avant leur concentration, il remonta le Danube, passa l'Inn et l'Isar, et marcha sur Ratisbonne pour y donner la main aux troupes venant de Bohème. Dans cette manœuvre rapide, il voulait, comme jadis à Hohenlinden, déborder la gauche des Français et les séparer de leurs communications.
CL1V. Napoléon, moins que personne, est homme à se laisser prévenir. Devinant les intentions de l'ennemi, il cherche à lui en faciliter l'exécution , retire ses troupes de Ratisbonne pour mieux l'y attirer; puis, par une attaque décisive, il le coupe en deux, et rejette sa gauche sur l'Isar, le reste d'Eckmûhl sur Ratisbonne. Mais ce n'étaient plus les Autrichiens tels qu'il les avait trouvés à Marengo. Aguerris, perfectionnés par ses propres leçons, ils avaient déployé une rare fermeté. Au contraire, ses jeunes soldats, à peine formés, avaient eu besoin d'être menés par Davout pour enlever le moulin d'Eckmiihl. Le soir, exténués par la bataille, ils s'étaient vus hors d'étal de jeter L'ennemi dans le Danube. Le lendemain, l'archiduc Charles défendit un instant Ratisbonne, puis gagna la Bohème sans être poursuivi.
CLV. Au risque de le retrouver plus loin, Napoléon préféra suivre la route de Vienne et par la dégager son armée d'Italie, qui avait peine à forcer les Alpes Styriennes. Quoique vainqueur, sa situation devenait critique. Maître d'une capitale frémissante qui, à elle seule, demandait une armée pour la garder, ayant le Tyrol et une partie de l'Allemagne insurgés derrière lui, le reste prêt à s'armer au premier signal, il lui fallait passer de vive force un tleuve comme le Danube, et livrer une nouvelle bataille à l'archiduc, accouru au
bord opposé. Il semblait convenu entre eux que là se déciderait le sort de la monarchie autrichienne. D'un côté , l'un préparait un pont gigantesque pour franchir le fleuve; en face de lui, l'autre réunissait quatre-vingt-dix mille hommes et trois cents canons pour écraser les premiers qui se présenteraient.
CLVI. Enfin, Napoléon déjoua la vigilance de son adversaire, et parvint à passer à la faveur de l'île de Lobau. Déjà il avait établi vingt-deux mille hommes dans les villages d'Aspern et d'Essling, quand une crue subite du Danube rompit le pont, et laissa cette poignée de braves à la merci de l'ennemi. Pendant six heures , ils résistèrent à toutes les attaques; las d'un long carnage, l'archiduc Charles eut la faiblesse de remettre au lendemain. Le pont s'étant rétabli pendant la nuit, il eut affaire à soixante mille hommes dépourvus, il est vrai, d'artillerie et de munitions, mais commandés par Lannes, Masséna et Napoléon. Les Français étaient au moment de percer le demi -cercle de fer qui les étreignait de toutes parts , quand le pont se rompit encore une fois : les cartouches manquèrent : Napoléon à son tour faiblit, et ordonna une retraite plus périlleuse que l'attaque. Il fallut tenir jusqu'au soir et serrer les rangs sous un feu effroyable. Invulnérable à la charge, Lannes eut, en descendant de cheval, les deux jambes fracassées par un boulet. La nuit venue, chaque corps emmena ses canons, emporta ses blessés, et repassa dans l'île de Lobau. De chaque côté, il y avait vingt mille hommes hors de combat. Point de prisonniers dans cette lutte à mort.
CLVII. En réalité, bien qu'arrêté par la crue du Danube, aux yeux de tous Napoléon était vaincu. Battre en retraite était l'avis de ses lieutenants. En effet, avec un peu d'audace , l'archiduc Charles pouvait remonter le Danube et achever de soulever l'Allemagne. Napoléon seul , sachant que reculer devant le péril c'est l'accroître, persista à rester dans l'île de Lobau , y passa quarante jours à réparer son échec, à construire des redoutes, des magasins à poudre, des fours, des routes, à amasser des vivres, à recevoir des renforts. Paisible alors que chacun doutait de sa for-