‹ Histoire de FranceChapitre 320 sur 339 · LIVRE VII — NAPOLEON · texte numérisé non relu

LIVRE VII — NAPOLEON

tune, et que la France recevait à peine de ses nouvelles , il préparait un nouveau passage plus sûr et plus grand que le premier.

CLVIII. Par une sombre nuit d'été, où le bruit du tonnerre se mêlait à celui de l'artillerie , quatre ponts , dont un d'une seule pièce, furent jetés en moins de deux heures, et le soleil se leva sur soixante -dix mille hommes rangés en bataille sur l'autre rive, et suivis bientôt de quatre-vingt mille autres. Stupéfait de cette promptitude, l'ennemi passa la journée en préparatifs, et, le soir, l'armée entière, fière de ce premier succès, bivouaquait au pied des hauteurs de Wagram sur une ligne de trois lieues. Le lendemain , suivant son habitude, Napoléon ne laissa en ligne que le strict nécessaire, et, avec le reste , résolut d'enlever au centre le plateau de Wagram. Mais, bien que braves, ses troupes n'étaient plus solides comme autrefois. Sa gauche recula devant les masses autrichiennes qui cherchaient à l'accabler pour s'emparer des ponts. N'osant l'abandonner à elle-même , il envoya à son secours les réserves qu'il gardait pour décider la victoire, et quand, le soir, il eut conquis la ligne des hauteurs, l'archiduc Charles se retirait en ordre, ne laissant que vingt canons (1809).

CLIX. Jamais campagne n'avait été plus meurtrière, et n'avait produit moins de résultats. Le patriotisme des Allemands commençait à égaler la bravoure des Français ; en croissant de part et d'autre , le nombre des combattants paralysait l'action du génie, et rendait les chances plus égales. Évidemment , l'étoile de Napoléon avait commencé à pâlir. L'Autriche , qu'il prétendait effacer de la carte d'Europe , l'avait tenu en échec à elle seule. Affaiblie et non détruite, elle restait fière de la lutte qu'elle avait soutenue, et demandait une paix qu'il n'eût pas été sage de refuser. Elle en fut quitte pour quelques lambeaux de territoire en Allemagne et pour la Galicie , réunie au grand-duché de Varsovie.

CLX. Ce dernier sacrifice était un pas vers le rétablissement de la Pologne, question qui ne se pouvait étouffer, et que l'impérissable

force de la justice ne cessait de réveiller. In" quiet, Alexandre mit désormais pour condition à son amitié l'abandon de cet infortuné pays. A cette heure s'agitait avec lui un projet non moins décisif. Mécontent de ses frères et désireux d'une postérité directe , Napoléon aspirait à rompre son mariage avec Joséphine , et cherchait en Europe une princesse assez riche pour payer l'honneur de sa main. L'Allemagne était à ses pieds; la Russie seule semblait digne de lui. Cette alliance schismatique lui assurait l'empire de l'Occident. Mais ce partage même du monde révolta son orgueil. Se laisserait-il dicter des conditions par ces barbares du Nord que l'Europe avait jusqu'alors méprisés? Et s'il fallait les avoir pour amis ou pour ennemis;, ne valait-il pas mieux les refouler dans leurs déserts que d'être honteusement leur égal et leur frère ?

CLXI. Ce superbe instinct de la vérité changea en un clin d'œil les plans du conquérant. Il se retourna vers l'Autriche, demanda et obtint une de ses archiduchesses, et, après avoir fait annuler son premier mariage par une commission d'évêques, il épousa Marie- Louise avec le cérémonial usité jadis par Louis XIV , par Louis XV et par Louis XVI (1810). C'était, après tout, rentrer dans la politique catholique de la civilisation et de la liberté des peuples, et s'unir à une nation brave, honnête, loyale, qui après tant de revers se résignerait volontiers au second rang. Mais encore, pour que cette alliance fût sérieuse, sincère et même honorable, en un mot, pour qu'elle pût remplacer celle de la Russie, fallait-il relever l'Autriche, la délivrer des marques de méfiance dont elle était entourée, en faire une amie et non une esclave. A ce prix, elle concourrait au rétablissement de la Pologne, qui intéressait si vivement sa propre sécurité, et elle se chargerait d'apaiser les craintes et les haines de l'Allemagne. A ce prix, tant de sang n'aurait pas été inutilement versé , et la prépondérance de la France deviendrait encore un bienfait pour le monde. Napoléon ne le comprit pas. Il trouva qu'il faisait déjà trop d'honneur à des vaincus, et ne leur céda rien.

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