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LIVRE VII

NAPOLEON

liberté. Ayant manqué son but, le concile, à peine réuni, fut dissous. L'Empereur remit la solution des affaires ecclésiastiques après celle d'un différend qu'il jugeait plus grave. Prêt à recommencer une nouvelle guerre, la plus vaste qu'il eût entreprise, il espérait soumettre tous ses ennemis, ou, pour mieux dire, l'Europe entière par la force de ses soldats, et faire fléchir le pape lui-même sous le prestige de la victoire, comme si la vérité et la justice pouvaient jamais être domptées par l'épée.

CLXV. Jusqu'alors l'Angleterre, du fond de son île, avait seule pu se jouer impunément du conquérant. Elle continuait à entraver la soumission de l'Espagne, à nouer des intelligences avec les mécontents d'Allemagne, et échangeait ainsi son rôle de dominatrice des mers contre celui d'un peuple libre aux prises avec l'oppresseur du continent. Si Napoléon n'avait eu d'autre but que d'écraser cette vieille ennemie de la France et de délivrer l'Océan de ses rapines, qui oserait dire qu'avec son génie, son activité, ses soldats, il n'y serait pas parvenu ? Mais, à l'exemple de Louis XIV, il poursuivait à la fois la ruine de l'Angleterre et la conquête du monde ; l'une n'était qu'un prétexte pour arriver plus facilement à l'autre. Bien plus, dès la campagne d'Egypte, dès le camp de Boulogne, il avait cherché à dominer l'univers avant d'avoir terrassé les Anglais, se berçant de l'espoir de les vaincre plus tard. Fatale erreur ; car, qui retenait et décimait ses meilleurs soldats en Espagne? qui lui payait des ennemis en Allemagne et en Bussie? qui, en un mot, l'empêchait d'asservir le continent, sinon les Anglais ? Entraîné par son ambition à les combattre partout excepté chez eux, il disposait en maître et en suzerain jaloux de l'Italie, de l'Espagne, de l'Allemagne, d'une partie de la Pologne. Loin de chercher à se restreindre, il cherchait à étendre et à prolonger cette occupation de presque toute l'Europe, dans l'espoir d'en fermer les rivages aux marchandises anglaises et de tuer ainsi le commerce de ses ennemis. Ce plan, exécuté avec la dernière rigueur, venait joindre aux vexations politiques et religieuses un despo-

tisme économique frappant les intérêts matériels, souvent plus chers aux hommes que la grandeur et que la liberté, et élevant à un prix fabuleux les denrées coloniales dont le' xviii8 siècle avait partout développé la consommation. Il avait fallu beaucoup moins pour rendre la mère patrie odieuse aux Etats- Unis et pour provoquer la guerre de l'indépendance.

CLXVI. Arrivées à ce point, les fautes s'enchaînent et se suivent avec une triste rapidité. Sous prétexte de resserrer le blocus continental, la Hollande, les villes hanséatiques, une partie du Hanovre, enfin le grandduohé d'Oldenbourg, appartenant à un parent du czar, furent réunis à l'empire. C'était le comble de l'imprévoyance, si déjà une guerre avec la Russie n'était devenue indispensable pour la transformer d'égale en vassale et pour asseoir définitivement la prépondérance française. Tenté par la grandeur de l'entreprise et aimant toujours à aller au-devant du péril, Napoléon brusqua sans hésiter celte lutte lointaine, dernier pas. vers la monarchie universelle qu'il avait rêvée, et qu'il se croyait près de réaliser. S'il avait eu pour le seconder l'élan de tous les cœurs, quelle croisade eût été plus belle, plus glorieuse, plus digne de succès? Délivrer la vieille Europe de la menace des barbares, n'était-ce pas justifier sa réunion en un seul empire ? Mais les peuples, lassés dans leurs espérances ou froissés dans leurs sentiments les plus chers , rajeunis peu à peu sous les coups du terrible conquérant, aspiraient moins à le suivre qu'à secouer son joug et à vivre indépendants. Pour lui , oubliant qu'il avait luimême ôté leur raison d'être à ses vastes projets, il ne songeait qu'à doubler encore une fois la puissance de ses armements. Six cent mille soldats ont passé les Pyrénées : la moitié ont péri, les autres s'épuisent en de stériles efforts. Le même nombre va entrer en Russie et lutter contre le patriotisme d'une nation également brave et pleine de foi, contre l'âpreté d'un climat non moins rigoureux. Les uns étaient l'élite des armées françaises ; les autres , comme à Wagram , se composent en grande partie de jeunes coa-

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scrits et d'alliés peu sincères. Qu'importe? l'empereur espère tout réparer par sa présence, par son génie, par sa fortune; avec deux cent mille hommes sous la main, deux cent mille sur ses ailes , deux cent mille en réserve, il passe le Niémen , et s'enfonce tète baissée sur la route de Moscou (1812).

CLXVII. Les six cents lieues qui le séparent de Paris, l'étendue du pays à conquérir et le nombre même de ses troupes déjouent sa prévoyance , son activité , ses plus belles combinaisons. Car c'est plus qu'un seul homme ne peut embrasser de son regard ou diriger de sa main. Par une sage tactique, l'ennemi augmente ces difficultés en évitant le premier choc et en se retirant au cœur même de la Russie. La poursuite la plus énergique, les manœuvres les plus savantes, n'aboutissent qu'à de meurtriers combats d'avant-garde à Vitebsk, à Smolensk ; et les fatigues, les maladies, ont réduit les Français de moitié quand, arrivés le a septembre dans la plaine de la Moskowa , ils aperçoivent enfin les Russes décidés à livrer bataille.

CLXV11I. A ce moment désiré, Napoléon semble soudain s'apercevoir des difficultés accumulées derrière lui. De "là dans ses ordres une prudence, une temporisation, une lenteur qu'il aurait dû avoir en politique , ,mais qui deviennent fatales aujourd'hui qu'il s'est condamné à tout risquer dans une lutte de géants. 11 donne à ses troupes une journée de repos; les Russes l'emploient à compléter leurs retranchements, à armer leurs redoutes. Il a cent vingt -sept mille hommes sous les armes, et il hésite à tourner la gauche de l'ennemi, préférant l'attaquer de front dans sa forte position. Après quatre heures de combat, Ney et Murât sont maîtres des hauteurs; ils demandent des troupes fraîches pour enfoncer le centre russe et décider la journée. Trop loin pour tout voir et craignant de compromettre sa réserve, l'empereur refuse, et laisse l'ennemi se reformer. Les redoutes sont prises et reprises avec un incroyable acharnement; sur le même point, quarante-sept généraux sont tués ou blessés. A trois heures après-midi , les Russes cèdent visiblement. Nouvelle occasion d'en finir avec

eux; nouveau refus de Napoléon. 11 les laisse se retirer lentement de ce champ de carnage et s'adosser à un bois , où ils tiennent jusqu'à la nuit sous un feu de quatre cents canons. Ils avaient soixante mille hommes hors de combat; lui, seulement trente mille; mais il n'avait pris ni un drapeau ni un canon ; il était à huit cents lieues de chez lui , dons un pays ravagé , à l'approche de la mauvaise saison , à la porte d'une capitale abandonnée de ses habitants et livrée à une bande de forçats déchaînés (1812).

CLXIX. A la morne entrée des Français dans Moscou succède un incendie allumé sur mille points par d'invisibles mains , promené tour à tour par le vent sur tous les quartiers de la ville , menaçant d'engloutir dans son déluge de flammes la citadelle même du Kremlin. Moscou bridé, il ne fallait plus songer à y passer l'hiver, mais bien à battre en retraite au plus vite. Pour la première fois de sa vie, Napoléon allait être contraint d'avouer qu'il avait eu tort, et qu'il n'était plus vainqueur. De jour en jour il reculait devant ce sacrifice, et chaque retard aggravait sa situation. En vain il cherchait encore à en sortir par quelque coup d'éclat , par quelque dessein merveilleux. Rendus impérieux par le malheur, ses lieutenants, la veille si dociles, osèrent discuter ses ordres. 11 fallut renoncer à une marche sur Saint- Pétersbourg et revenir simplement par où l'on était venu.

CLXX. Partis le 19 octobre, les Français suivaient péniblement cette route épuisée par leur premier passage, livraient de brillants combats d'arrière-garde, et tenaient à distance les Russes qui les harcelaient, quand, au commencement de novembre, un hiver précoce éclata, et que la neige tomba par torrents, suivie bientôt d'un froid très vif. Mal nourris et mal vêtus, les hommes jonchaient la route de leurs corps. Les chevaux, n'étant pas ferrés à glace, ne pouvaient plus traîner ni voitures ni canons. Une moitié de l'armée se débanda, jeta ses armes et ne songea plus qu'à sauver sa vie à tout prix. Le désordre, le cruel égoïsme, l'avidité impitoyable de ces troupes sans chefs, aehe-

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