‹ Histoire de FranceChapitre 323 sur 339 · LIVRE VII — NAPOLEON · texte numérisé non relu

LIVRE VII — NAPOLEON

vèrent de paralyser ceux qui restaient fidèles à leur drapeau.

CLXXI. Mêmes désastres sur les ailes. Arrivé à Smolensk, où il comptait prendre enfin ses quartiers d'hiver, Napoléon apprit qu'au nord et au sud ses armées étaient battues, et que quatre-vingt mille Russes remontaient la Dwina et le Dnieper pour lui couper la retraite sur la Bérésina , à la frontière naturelle de l'ancienne Pologne. Il fallut -repartir en toute hâte. Une troisième armée le suivait depuis Moscou , et guettait le moment de tomber sur lui. Contre tant d'ennemis il ne restait que trente-six mille soldats en armes, longue colonne tout encombrée de bagages et de maraudeurs. A Krasnoï, les Russes la coupent en deux, et Ney reste cerné avec l'arrière-garde. Le brave des braves refuse de se rendre, part de nuit, passe le Dnieper sur la glace, voyage trois jours au milieu d'une nuée de Cosaques, et ramène le cinquième des soldats. Alors que tout semble perdu, il reste encore avec de tels hommes une lueur d'espoir.

CLXXI1. Pourtant le plus grand péril n'est point passé. Comment se faire jour à travers les trois armées russes qui se sont donné rendez-vous sur les bords de la Bérésina, et qui ont juré d'y venger leur patrie? Par bonheur, la rivière est mal gardée; un passage est découvert ; deux ponts de chevalets sont jetés à la hâte; après trois jours de combats, vingt -cinq mille Français échappent miraculeusement à leur perle et suivent sans obstacle la route de Pologne. Plus impitoyable que l'ennemi , le froid les réduit bientôt à douze mille.

CLXXIII. L'armée n'existait plus; mais elle avait sauvé son honneur et son général. Napoléon vivait encore. En quelques mois la guerre de Russie lui avait coulé aussi cher que celle d'Espagne, et, cette fois, n'avait-il pas épuisé ses dernières ressources? Le charme tombé, l'Allemagne n'allait -elle pas secouer le joug de son oppresseur? La France enfin ne lui demanderait elle pas un compte sévère du sang de ses enfants, prodigué en de si folles entreprises? Quel autre que lui était capable de relever l'édifice de sa puis-

sance, d'effacer la trace de pareils revers et de justifier sa domination par de nouvelles victoires? Sous le poids de cette inquiétude, Napoléon , au risque de sacrifier ses derniers soldais, se décida à les devancer. 11 s'embarqua pour la France sur un obscur traîneau, traversa l'Allemagne comme un trait, et arriva à Paris avec la nouvelle de ses malheurs. Quelle différence avec son retour d'Egypte! Au lieu d'être jeune et invincible, prêt à réaliser de grandes choses, le voilà accablé par le malheur, irrité par la conscience de ses fautes et par l'attitude des siens plus prompts au blâme dans les revers que dans la prospérité. Autour de lui renaissaient les murmures qui avaient jadis assiégé Richelieu et Louis XIV. Tant qu'il s'était agi de brillantes aventures, d'entrées triomphales dans les premières cités d'Europe et d'Orient, il était resté l'idole de sa patrie. Mais la France n'avait jamais été capable de la sombre persévérance et du courage impitoyable qui valaient aux Anglais la domination des mers. Peu désireuse de régner sur le monde, choquée des injustices commises, souffrant cruellement de ses derniers désastres, elle n'était retenue que par un reste de dévouement chevaleresque pour celui qui avait voulu la faire si grande , et elle blâmait tout haut une ambition qu'elle ne partageait plus. Ce n'était pourtant pas le moment des récriminations. Les débris de l'armée de Russie étaient bloqués à Kœnigsberg et à Dantzick; la Prusse entière s'était soulevée avec un irrésistible, élan ; l'Allemagne était à la veille de suivre son exemple et de rejeter les Français de l'Elbe sur le Rhin. Où s'arrêterait cette chute rapide? Si fatiguée que la France fût de la guerre, il fallait que, par un dernier effort, elle donnât à Napoléon la force de la sauver, et que lui , sacrifiant son but chimérique , se contentât d'en faire la première, et non la seule nation de la terre.

CLXXIV. Hélas! s'il est difficile d'éviter les fautes, combien plus de les avouer à la face du monde et de se reconnaître justement vaincu! Rebelle aux coups de l'adversili;. Napoléon se piqua d'être plus fort qu'elle et

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