LIVRE VII — NAPOLEON
lin, de donner la main à la garnison de Dantzick et, par là, de tout rejeter sur la Vistule. C'était appliquer à une ligne de trente lieues une manœuvre excellente sur un champ de bataille et disperser ses forces, alors qu'il eût fallut les concentrer contre un ennemi supérieur en nombre. En effet, les alliés avaient appris aussi à mettre sur pied à la fois des centaines de mille hommes. Adoptant la tactique qui avait si bien servi les Russes , ils étaient résolus d'attaquer partout où Napoléon serait absent, de reculer partout où il paraîtrait, et de l'affaiblir ainsi jusqu'à ce qu'ils pussent l'écraser en se réunissant tous. CLXXVII. Distrait par le double but qu'il poursuivait, l'empereur ne porta nulle part les coups décisifs qui pouvaient seuls dissoudre la coalition. La perte du corps de Vandamme lui enleva tout le fruit de la victoire de Dresde. Pendant ce temps-là, ses lieutenants étaient battus sur l'Elbe, et trois cent cinquante mille alliés venaient se donner la main autour de Leipsick. Napoléon était avec deux cent mille Français au centre de ce demi-cercle, espérant vainement y faire quelque trouée victorieuse. Jamais pareilles masses ne s'étaient heurtées; jamais de part et d'autre , il n'y eut tant d'acharnement, de bravoure, d'obstination. Pendant trois jours la bataille dura, et le demi-cercle se resserra, inébranlable sous le feu des canons comme sous les charges de la cavalerie. Le premier jour, l'ennemi perdit quarante mille hommes; le second, trente mille; le troisième, il aborda les faubourgs de Leipsick avec le même élan, la même unité. A ce moment, Napoléon, qui n'avait pu se convaincre à temps de sa défaite, opérait sa retraite par un seul pont encombré de troupes, d'artillerie, de fuyards. Vingt mille hommes restaient encore sur la rive droite de l'Elster, quand, Tennemi approchant, un imprudent mit le feu au pont, et livra ces malheureux à une perte inévitable. Un grand nombre périrent dans la rivière, et, parmi eux, le Polonais Poniatowski , qui avait associé sa fortune à celle de la France dans le vain espoir de relever un jour sa patrie. Moins fidèles, les Saxons avaient trahi sur le champ de bataille, et,
chose plus triste, un Français, Bernadotte, avait commandé le feu contre ses compatriotes (1813).
CLXXVII I. Un désordre sans nom vint accroître le poids de ce désastre. Napoléon, qui, la veille, aurait pu ramener trois cent mille hommes derrière le Rhin , y revint avec cinquante mille à peine, et un instant à Hanau les Bavarois se crurent assez forts pour l'arrêter. Depuis treize ans, l'habitude était si bien prise de ne rien faire que sous ses yeux et par ses ordres, qu'en Allemagne aucun de ses lieutenants n'eut l'idée de réunir les cent quatre-vingt-dix mille Français, dispersés dans les places de l'Elbe à la Vistule, et que, sur le Rhin , personne n'avait songé à armer la frontière. Rien n'était prêt pour recevoir l'armée. Les maladies , la fièvre d'hôpital en achevèrent les restes, et, si l'ennemi avait pu croire à tant d'incurie , il serait entré sans résistance. Mais il tremblait encore au souvenir de ses défaites. 11 employait le mensonge à retenir prisonnières les garnisons d'Allemagne, et il hésitait à mettre le pied sur cette terre de France, si funeste à ses armes vingt ans auparavant.
CLXXIX. A cette heure, Napoléon eût peutêtre obtenu la ligne du Rhin. Mais alors à quoi bon le pouvoir absolu qu'il avait exercé sur la France? A quoi bon les flots de sang qu'il avait répandus? Plutôt que de laisser le souvenir d'un règne inutile et funeste, il préféra courir jusqu'au bout le hasard des batailles et succomber comme il avait vécu. Au reste, il était déjà trop tard. Car ici la Hollande recevait les Prussiens; là, les Anglais avaient franchi les Pyrénées; en Italie, Murat, plus coupable que Bernadotte, se joignait aux Autrichiens, et leur permettait de passer les Alpes. Chacun se hâtait, aussi pressé d'avoir sa part des dépouilles du grand homme que naguère de profiter de sa puissance. En France même, beaucoup de gens songeaient à séparer leur cause de la sienne et à sauver du naufrage leurs biens et leurs dignités. Les complices du 18 brumaire agitaient les premiers le nom de la liberté , qu'ils avaient jadis sacrifiée. Sortant de sa honteuse servilité , le corps législatif crut l'heure venue de se pro-