LIVRE VII
NAPOLEON
clamer le vrai et seul représentant de la nation. « Est-ce le moment de me faire des re- « montrances, s'écria l'empereur, alors que « deux cent mille Cosaques franchissent nos « frontières? »
CLXXX. En effet, cette nuit même, trois cent cinquante mille alliés venaient de passer le Rhin à Bàle et à Coblentz, en deux masses destinées à se joindre sur le plateau de Langres. De plus, Bernadotte amenait cent mille hommes parla Belgique; cent soixante mille Anglais marchaient sur Toulouse ; quatrevingt mille Autrichiens arrivaient aux portes de la Provence; d'immenses réserves se formaient en Allemagne; c'était un million d'hommes en mouvement pour en finir avec Napoléon. Pour lui, au lieu de courber la tète devant l'orage , il a retrouvé l'activité de ses campagnes d'Italie. A la tète de soixante mille hommes seulement , il espère frapper séparément les alliés, qui marchent sur Paris par les trois vallées parallèles de la Marne, de l'Aube et de la Seine. A son approche, ils cherchent à se concentrer. Le brillant combat de Brienne ne les empêche pas de réunir une masse de cent soixante mille hommes contre laquelle il s'acharne inutilement à la Rothière. Vaincu, il lui faut reculer jusqu'à Troyes , puis jusqu'à Nogent- sur- Seine. Là, il apprend que la Belgique est perdue, que les Anglais sont aux portes de Toulouse.
CLXXXI. Ces désastres coup sur coup ne font que redoubler encore son énergie, son sang-froid , son courage : rare privilège des âmes bien trempées. Ses ennemis s'étant de nouveau séparés après leur victoire, il laisse devant lui les Autrichiens, qui sont les moins avancés, se rabat sur la Marne au cœur de l'armée prussienne, la coupe en deux à Champ -Aubert, et rejette les uns sur Châlons, les autres sur Meaux. Le lendemain, ces derniers, revenus de leur stupeur, essayent de se faire jour à Montmirail. Ils sont culbutés, mis en déroule, et se sauvent sur Château-Thierry et Soissons. Même sort pour la masse principale, qui, à quatre contre un , est définitivement repoussée sur Chàlons. En cinq jours , quatre batailles gagnées , une grande armée mise en lambeaux. Au lieu de
l'achever, il faut courir sur les Autrichiens, arrivés par la Seine à quelques lieues de Paris. Même manœuvre, même résultat. La petite armée française fait trente lieues en trente-six heures, revient de la Marne sur la Seine, disperse tout ce qu'elle rencontre, rejette les Autrichiens éperdus sur Troyes, et est au moment d'en couper trente mille aventurés à Eontainebleau. Cette capture dépend de la prise de Montereau. L'empereur luimême en dirige l'attaque, y braque les canons; il y entre, mais trop lard. Toutefois, en six jours, les Autrichiens avaient reculé de soixante lieues. Déjà leurs bagages repassaient les Vosges, et la vue de cette retraite précipitée réjouissait les villes assiégées d'Alsace (1814).
CLXXXI I. Certes, il était impossible de déployer, en quelques semaines, plus de courage, d'activité et de génie. Malheureusement, ces derniers efforts se consumaient encore pour un but chimérique, et n'amenaient pas la paix, qui seul les eût empêchés d'aboutir à un désastre. Après avoir reculé tour à tour devant cette poignée d'hommes, qui allait s'affaiblissant, les alliés revenaient à la charge. Déjà Bliicher était de retour sur la Marne, d'où il fallait le repousser jusqu'aux portes de Laon; déjà les Autrichiens reparaissaient à Provins, sauf à s'enfuir à la première panique jusqu'à Troyes et Dijon. Fatigué d'une division qui, à la fin, pouvait devenir fatale, l'empereur de Bussie proposa de se réunir tous à Chàlons-sur-Marne et de tenter ensemble un dernier effort sur Paris. Qu'opposer à de pareilles masses? Si Napoléon n'écoutait que son inspiration, sans s'in- 'quiéter de leur marche vers la capitale , il irait audacieusement couper leurs communications et donner la main aux braves garnisons, aux populations soulevées de Lorraine et d'Alsace. Mais fatigués, indécis, secrètement attirés vers Paris, les généraux refusèrent de marcher. Cinq jours se perdirent en hésitation. Puis l'empereur vola vers sa capitale. Elle venait de tomber aux mains des alliés.
CLXXX11I. Là, comme à la frontière, rien n'était prêt pour la défense. Saisis à l'ap-