LIVRE II — CHARLES MARTEL
Eudes, naguère si fier de son indépendance , était, de son côté, victime des musulmans : il avait vu sa fille passer de main en main jusqu'au sérail de Bagdad, et, sans armée, sans États, il se voyait réduit à implorer le secours de Charles Martel.
IX. Charles venait de repousser les Frisons; son armée n'était pas nombreuse, mais brave et aguerrie. Il passe la Loire ; il arrive sous les murs de Poitiers, aux lieux mêmes où Clovis a vaincu Alaric et fondé pour sa race l'empire des Francs. Les Arabes sont plus forts que les soldats d'Alaric ; leurs tentes couvrent l'horizon, et trois cent mille cavaliers, accourus pour la bataille, inondent la plaine. Les Francs ne sont pas un contre six. Au premier moment ils disparaissent au milieu d'un tourbillon d'ennemis ; mais Charles les tient sagement en masse serrée ; libre de ses bagages, qu'il a laissés dans la ville, il se laisse environner sans songer à sa retraite. L'ennemi charge vingt fois, et vingt fois les Francs restent inébranlables, attendant qu'hommes et chevaux aient épuisé leur ardeur. Pendant ce temps, avec une poignée d'hommes, le duc d'Aquitaine a fait un grand circuit derrière un rideau de bois; tombant sur le camp ennemi, il en massacre les défenseurs, et y jette le désordre. Aux cris de leurs belles esclaves , à la pensée de leurs trésors menacés , les Arabes tournent bride : c'est le signal de la déroute. Les Francs se précipitent sur eux ; ils entrent dans le camp pèlemèle avec les fuyards. Désormais les flèches sont inutiles, les haches terribles. La nuit vient seule mettre un terme au carnage; et, tandis que les Arabes s'éloignent à la faveur des ténèbres, les Francs restent maîtres des tentes et des trésors (732).
X. L'ennemi repoussé dans ce premier choc, il s'agissait, tâche moins facile, de reprendre l'une après l'autre les villes du Midi. Charles, enhardi par la victoire, avait marché droit sur Narbonne, pensant couper la retraite à tout ce qui avait passé les Pyrénées. Mais il échoue dans ce siège, et est forcé de se rabattre sur Xîmes. Assiégé à son tour, il brûla la ville, qu'il ne pouvait défendre, et se retrancha dans les arènes , encore noires de
cet incendie. Puis, renforcé, il dégagea Lyon, Marseille et tous les bords du Rhône. Dès lors la guerre traîna en longueur ; si les musulmans avaient évacué la Provence et la Bourgogne , ils restaient solidement établis en Septimanie ou Languedoc. Leur torrent est arrêté ; il n'atteindra plus les barbares de la Saxe, et ce n'est pas en une bataille que le sort des deux religions se décidera. Elles vont se remettre à l'œuvre, et produire chacune ses fruits, l'islamisme sur les terres rkhes et fécondes des vieux empires , le christianisme sur le rude sol de France, entre les musulmans et les Saxons. L'avenir les jugera.
XI. Pour le moment, le champion de l'Église, le dur Charles Martel, lui fait chèrement payer ses services; à peine sauvée, il la livre en pillage à ses Francs d'Austrasie , venus de loin et à grand'peine retenus sous les drapeaux. Le fisc était ruiné par les Mérovingiens ; l'Eglise seule était riche par une sage économie. C'était peu qu'elle eût avancé pour la guerre des sommes considérables ; ses plus belles terres sont données en jouissance à des soldats. Deux d'entre eux deviennent abbés de Fontenelle et de Jumièges, et les trésors de ces abbayes passent en chiens, faucons, selles, casques et cuirasses. Deux autres deviennent évèques d'Orléans , de Metz, et saint Eucher va rejoindre dans l'exil saint Rigobert, à qui Charles a tenu parole. A Autun , un indigne successeur de saint Léger réunit une bande , pille les terres d'Orléans et de Nevers, et, en marche sur Lyon, meurt frappé de la foudre ; à Mayence , un évêque sanguinaire venge, l'épée à la main, la mort de son père. Les peuples meurent sans baptême et retournent au culte des idoles.
XII. Ainsi, corrompant l'Église dans sa source , Charles était devenu un ennemi aussi funeste que les Sarrasins. Quand il l'eût voulu, que pouvaient à ce moment, pour le salut des âmes, sa hache et sa massue? Pour rajeunir l'Église , il fallait, avant tout, des apôtres, et voilà qu'à l'exemple de l'Irlande, l'Angleterre, à son tour foyer de science et de piété, envoie à la France une légion de mis-