‹ Histoire de FranceChapitre 35 sur 339 · LIVRE II — PÉPIN LE BREF · texte numérisé non relu

LIVRE II — PÉPIN LE BREF

la route par son martyre. Sans autre arme qu'une lettre du pape Grégoire, qui le recommande comme l'envoyé de Dieu, il pénètre au milieu de ces hommes durs et féroces, abat en présence d'une multitude fanatique le chêne sacré de Geismar, les étonne par son audace et en baptise plusieurs milliers.

XIV. Mais, par moments, il était pris d'une sombre tristesse : en écoutant sa parole, ces barbares deviendront-ils meilleurs? Les peuples chrétiens ne sont- ils pas plongés dans une corruption pire que la leur? C'est par des vices honteux et inconnus des Saxons que l'Espagne, la Provence et la Bourgogne ont attiré la colère dé Dieu et le glaive des Sarrasins ; Charles Martel est entouré d'évèques simoniaques et adultères ; Rome souffre encore le spectacle des danses païennes, et sa chère Angleterre elle-même vit sous un prince débauché. Son indignation éclate. A tous il cite la Saxe païenne, où le séducteur est pendu au-dessus du bûcher de la femme adultère. « Quand une nation méprise comme « Sodome les noces légitimes , il en naît une « race dégénérée, abjecte dans ses pen- « chants, lâche, parjure, détestée de Dieu « et des hommes. » Ainsi mettait- il le doigt sur la plaie du temps; ainsi parlait-il à ses amis d'enfance ; et , non content d'écrire au pape, il allait lui-même à Rome faire entendre sa puissante voix et demander de nouvelles forces pour le salut de l'Église.

XV. En 738, il y vient pour la troisième fois, et avec lui une multitude de Francs, d'Anglais, de Bavarois attachés à ses pas. Reçu avec honneur, il obtient non seulement le pouvoir d'établir des évècliés dans les pays nouvellement convertis, mais encore celui de réformer tout le clergé de France, et d'y rétablir partout la hiérarchie sacrée et la pureté des mœurs. Par lui le pape écrit à Charles Martel , qu'il nomme défenseur de l'Église et dont il réclame le secours en Italie contre les Lombards. Mais le vieux guerrier était fatigué de combats, peu religieux, mal entouré ; tandis que Boniface , fuyant cette cour ingrate , allait fonder huit évèchés en Bavière et en Thuringe, Charles mourait (741), laissant à des fds meilleurs que

lui la gloire de soutenir le saint -siège et de réformer le clergé.

XVI. Charles avait deux fds, Carloman et Pépin; l'un fut roi de Germanie, l'autre roi de France. Tous deux vénéraient l'apôtre de l'Allemagne , et le premier soin de Carloman fut de le mettre sur le siège métropolitain de Mayence, longtemps souillé par un meurtrier. Puis il réunit deux conciles, où les prêtres débauchés furent dégradés, les évèques et les abbés proscrits réintégrés, et l'ancienne discipline rétablie. Évèques, prêtres et diacres promirent de faire revivre les saintes règles des Pères, de renoncer à l'habit laïque , à la compagnie des femmes, aux armes, aux chiens et aux faucons. Les abbés et les moines se soumirent tous à la règle de Saint- Benoît. Des peines sévères réprimèrent l'observation des augures, les sortilèges, les feux allumés pour les dieux, les sacrifices sur les tombeaux, et surtout l'adultère, l'inceste et tout ce qui portait atteinte à la sainteté du mariage. A son tour , Pépin réunit à Soissons un concile inspiré du même esprit : les couvents suivront la règle, les évèques légitimes seront rétablis et les mariages observés. Si même deux époux esclaves ont été vendus séparément, qu'ils restent fidèles l'un à l'autre. Si un homme libre épouse une esclave , qu'il ne la quitte plus jamais. Le prisonnier, le fugitif, le banni lui-même doit rester fidèle à sa femme. Celui qui aura déshonoré un mariage ne pourra jamais se marier. Ainsi furent réparés , autant que possible, les abus que les guerres avaient introduits chez des peuples grossiers et faciles à corrompre ; à force de temps et d'exemples, les peuples comprirent et pratiquèrent une chasteté supérieure à celle des Saxons païens.

XVII. Tandis que les Francs arrivaient en quelque sorte à ce second degré de leur éducation, Boniface continuait son œuvre en Germanie. Pour la rendre durable, il fonde une de ces citadelles du travail et de l'apostolat , telles qu'avaient été Lérins et Saint-Gall. Avec la permission de Carloman, il défriche un coin de terre, au bord d'une rivière inconnue, et y installe quelques disciples venus

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