LIVRE II — PÉPIN LE BREF
d'Angleterre , des Francs, des barbares convertis. Ce sera le grand cloître de Fulde. Non loin de là, il confie à une vierge poète, Lioba, l'abbaye de Bichofsheim, où les livres saints seront copiés, richement reliés et ornés de miniatures. Carloman lui-même est entraîné par le flot de cette piété renaissante. A l'exemple de saint Cloud, il renonce au trône. 11 s'en va presque seul demander asile au Mont-Cassin, comme un criminel qui veut faire pénitence. Mis à la marmite et cuisinier maladroit, le prince reçut plus d'une réprimande, voire même des soufflets. 11 ne disait mot; mais à la fin un de ses Francs, outré de voir ainsi traiter son maître, prend un bâton et le venge. L'affaire fit du bruit , et le coupable avoua que le pauvre cuisinier était Carloman.
XVI II. Pépin restait seul maître de l'empire des Francs, mais digne de le posséder et de le défendre, redouté des Frisons et des Saxons, auxquels il imposa un tribut de deux cents chevaux, des Lombards, qu'il menaçait du haut des Alpes. Quoique petit, d'où le nom de Pépin le Bref, il était plus fort que les géants de son armée ; d'un coup d'épée il abattait la tète d'un taureau ou d'un lion. Autour de lui combattaient encore les vieux soldats de Charles Martel et de Pépin d'Héristal, fiers d'obéir au fils de tant de héros : moines et évèques aimaient à retrouver en lui le fils, le neveu de tant de saints.
XIX. Pourtant sur lui pesaient encore la naissance, le fratricide et les spoliations sacrilèges de ce Charles Martel que l'on avait vu, disait-on, en enfer. Comme Rigobert sur les murs de Metz, plus d'un cœur honnête hésitait à se rendre, et se demandait si Dieu donnerait longtemps la victoire à celte famille. Pépin lui-même , comme son père, par un respect singulier pour les enfants de Clovis, n'osait prendre le litre de roi, bien que le temps parûl venu d'accorder les noms avec les choses. 11 sentait qu'à côté du droit du plus fort, qui courbe les tèles, régnait sur les cœurs un droit nouveau, un droit moral et sacré, venant de Dieu même. Clovis avait reçu la consécration de son pouvoir de Con-
stantinople, de cet empire romain, jadis dépositaire aux yeux des peuples de toute souveraineté légitime et défenseur de l'Église depuis Constantin. Mais Pépin ira-t-il encore mendier un lambeau de pourpre auprès de ces césars dégénérés, dont les agents ouvrent Marseille aux Sarrasins, persécutent les papes et fomentent les soulèvements des Lombards ". Ont- ils encore le pouvoir d'enchaîner les consciences, ces empereurs qui ont abdiqué non seulement la force militaire, mais encore la gloire de la science et des arts, qui tombent d'hérésie en hérésie pour finir par le schisme, et qui, fureur nouvelle et incroyable, proscrivent les tableaux et les statues, chassent les artistes et dépouillent les églises ? Pépin les laisse ; il s'adresse au successeur de Grégoire le Grand , au pape assiégé par les Lombards , mais bravement campé sur les ruines de la vieille Rome, et de là exerçant la plus grande, la seule autorité spirituelle. Il lui fait demander si celui qui porte l'épée ne doit pas porter la couronne. La réponse du pape tranche les derniers scrupules, et vingt-huit évèques de France , ayant à leur tète saint Roniface, sacrent Pépin, suivant le pieux usage des Anglo-Saxons (752).
XX. Le rôle de Roniface était fini. Il avait relevé la hiérarchie ecclésiastique et la hiérarchie de vertus qui en est la base. 11 avait sacré une dynastie nouvelle. Mais l'ambition n'avait point troublé son cœur ; et le voilà qui revient aux premières amours de sa jeunesse, à la conversion des indomptables Frisons. 11 remet à son disciple Lull la dignité d'archevêque et tous ses pouvoirs pour la direction des couvents ou la fondation des évèchés, et avec deux compagnons il vient courageusement dresser sa chaire et son autel dans les campagnes d'Ulrecht. Un matin, une nuée de barbares armés de lances entourent l'autel; Roniface refuse de se défendre et succombe en martyr. Leur rage assouvie, les meurtriers ne trouvèrent rien à piller el furent comme désarmés. De ce jour la Frise fut à demi chrétienne.
XXI. Quant à Pépin, son pouvoir allait recevoir une consécration encore plus solen-