LIVRE II
CIIARLEMAGNE
Les guerriers aiguisent leurs longs couteaux ; les femmes entonnent des chants de guerre ; Witikind est à la tète d'une armée et envahit la Thuringe, brûlant les églises, rasant les forteresses. Les moines de Fulde fuient épouvantés, emportant sur leurs épaules la châsse bien-aimée de leur père Boniface. Les missionnaires sont chassés ou mis à mort, les chrétiens persécutés.
XXIX. Ce n'était pas Charlemagne, c'était son neveu Roland qui avait péri dans les Pyrénées. Il arrive ce vainqueur irrité, dont les Saxons ont lassé la douceur et la patience. Ils sont déjà vaincus d'avance ; et, après une seule bataille, Witikind s'enfuit en Danemark. Quatre mille cinq cents coupables furent livrés comme parjures, auteurs de la révolte, assassins des prêtres, pillards des villes. Ils furent jugés et décapités en un jour. Ainsi semblaient se confirmer toutes les menaces de Witikind. La haine contre Charlemagne et ses prêtres qui ne faisaient qu'un aux yeux des peuples, ne connut plus de bornes. Comme la Gaule sous César, la Saxe se souleva dans un suprême effort, et recommença une guerre sans quartier. Surpris par des forces supérieures, les Francs reculèrent jusqu'au Mein, qu'ils passèrent sur la trace d'une biche, au gué de Francfort. Charlemagne réunit de nouvelles troupes, répara la honte de cet échec, et passa deux années à parcourir le pays, à fouiller les bois, à brûler villages et récoltes. Chose alors inouïe, les Francs passèrent un hiver en pays ennemi. Tout était détruit, hors ce qui ne se détruit pas, la liberté de mourir pour son pays.
XXX. Witikind était encore debout, en armes , bravant toute la puissance de Charlemagne. Un miracle le convertit. Le jour de Pâques , il s'était introduit dans le camp des Francs, en habit de mendiant. Un prêtre y disait la messe ; au moment où il élevait l'hostie consacrée , le Saxon y vit la figure d'un enfant d'une beauté angélique. De ce jour il fut chrétien, accepta la paix, jura de ne plus prendre les armes , et resta fidèle à sa parole. Ce n'était pas à Charlemagne, c'était à Dieu qu'il rendait son épée : traitant avec le grand roi presque d'égal à égal , il
conserva le titre de duc des Saxons , en attendant que ses descendants devinssent euxmêmes rois et empereurs. Privée de son chef, la Saxe parut se soumettre. Charles fit savoir à tous les fidèles que les Saxons indomptables avaient été amenés au baptême ; que , par amour pour Dieu, il les rendait à leur antique liberté, à condition qu'ils devinssent ses sujets. C'est pourquoi, réduisant le pays en provinces, suivant l'ancienne coutume des Romains, il y établissait huit évèchés, confiés presque tous à des Anglo-Saxons , disciples de saint Boniface.
XXXI. Charlemagne sentait bien que l'Évangile seul apprivoiserait ces tribus farouches ; mais, illusion commune aux conquérants , il voulut devancer l'apostolat de la parole par celui du glaive. Il ne se contente plus de protéger les missionnaires : la peine de mort est prononcée contre quiconque refusera le baptême , brûlera les morts au lieu de les enterrer , ou méprisera la loi du carême. Witikind réclame ; il ne répond plus de ses compatriotes ; les moines anglo-saxons et le pape lui-même prêchent la clémence : si les Saxons ne connaissent l'Église que par les dîmes et par les supplices, ils auront horreur du baptême. Mais les rigueurs continuent , arrêtent les conversions et amènent d'autres rigueurs. La révolte recommença plus terrible et dura cinq ans. 11 fallut déporter en France le tiers de la population , établir d'autres peuples dans les terres dévastées, bâtir les ponts fortifiés et les châteaux de Hall, de Magdebourg, de Hambourg, en un mot, recommencer les horreurs de César contre les Éburons. Au bout de ce temps la paix régna, mais achetée par des flots de sang; et une foule de fugitifs, maudissant les Francs, se retirèrent dans les marais de la Frise ou passèrent Y Eyder pour se cacher en Danemark : tristes nécessités de la conquête militaire.
XXXII. La conquête des âmes ne se fait qu'à la sueur du front des missionnaires ; à eux maintenant de cicatriser ces plaies saignantes, de consoler les vieux jours de Witikind, réduit à l'inaction par scfn serment, et de former un nouveau peuple saxon, digne
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CHARLEMA.GN E
de reprendre son indépendance et de servir la cause de la civilisation. Un jeune otage, élevé en France à l'abbaye de Corbie, y prit le goût de la vie religieuse, et revint fonder la Nouvelle- Corbie, au bord du Weser. Non loin de là s'éleva pour les vierges saxonnes l'abbaye de Gandersheim, citadelle plus solide que les forts de Charlemagne. Un autre fils de barbare, saint Luidger, évèque de Munster en Westphalie, offrait à Charlemagne d'aller porter l'Évangile aux païens du Danemark; mais le grand roi ne comprit pas ce trait de génie et préféra le retenir dans ses États.
XXXIII. Pendant ces vingt-cinq années de guerre, Charles avait passé trois fois les Alpes, deux fois les Pyrénées, plus actif et plus rapide que les plus grands conquérants. L'Italie entière était soumise, et l'empire des Lombards avait duré moins longtemps que celui des Goths. Les Sarrasins étaient à jamais chassés de France et tenus en haleine jusque sur l'Fbre. A l'est seulement la guerre était interminable contre ces peuples qui se renouvelaient sans cesse du fond de l'Orient. Derrière les Saxons venaient maintenant , au milieu des Slaves qu'ils tyrannisaient, les Avares, fils des Huns, établis sur le Danube, et de là remontant ou descendant pour piller la Bavière ou l'empire grec, entassant d'immenses trésors dans leurs forteresses sauvages. Charles pénétra jusque chez eux et les châtia. Il fit huit campagnes sur le Danube, et força enfin ce camp circulaire, entouré d'immenses remparts, où gisaient les dépouilles du monde. Il rendit aux églises les vases sacrés qui avaient servi aux orgies d'Attila. ; le reste fut distribué aux Francs.
XXXIV. Pour être plus à portée de l'ennemi, Charlemagne venait de transporter son séjour à Aix-la-Chapelle, plus au nord que les rois d'Austrasie, non loin du Rhin comme Trêves, et sur l'emplacement de vieux bains romains. Trêves lui envoya le reste de ses marbres, Ravenne des colonnes et des statues, Rome des mosaïques, la Grèce des architectes, des peintres et des sculpteurs. L'art antique semblait renaître pour embellir sa capitale, où le voyageur voit encore de-
bout les deux tours de son palais et la sombre coupole de sa cathédrale. Travailleur infatigable, il passait une partie de ses nuits l'étude, et stimulait de ses reproches les fils des nobles, qu'il menaçait do remplacer par des enfants plus studieux. A la tète de l'école du palais, il avait appelé l'illustre Alcuin, archevêque d'York , le plus savant et le plus spirituel de cette docte Angleterre, si célèbre alors. Il l'avait rencontré sur la route de Rome, et ils s'étaient aimés. Pour le suivre, Alcuin avait tout quitté. Instruit dans les sept arts libéraux et plein d'amour pour la science, il dirigeait sur toutes choses les discussions naïves des jeunes gens de la cour, corrigeait ou traduisait des livres, et avait peine à répondre aux étrangers qui se disputaient à sa porte, jusqu'à ce que, chargé de science et d'années, il allât se retirer à Saint- Martin de Tours. A côté de ce docteur de la jeune Angleterre, l'Irlande, déjà vieille, avait fourni des poêles, qui mettaient envers latins les hauts faits des Francs. L'Italie avait aussi payé son tribut. Dans chacun de ses voyages, Charles avait ramené des maîtres de grammaire ou de calcul et des chantres fameux; parmi le butin de Pavie, il avait trouvé Pierre de Pise, littérateur et grammairien, et le diacre Paul, professeur de grec pour les clercs et les princesses. Ainsi, des quatre coins du monde il avait appelé des hommes célèbres pour relever l'édifice de la sagesse; et, mal content de ses efforts, il demandait à Dieu douze docteurs comme saint Jérôme et comme saint Augustin.
XXXV. C'est dans sa résidence favorite du Nord qu'il tenait ses assemblées de mai , réunissant ses guerriers, ses évèques, leur communiquant les lois qu'il avait préparées dans ses assemblées intimes d'automne, rendant compte des tournées de ses inspecteurs , gourmandant les uns, encourageant les autres , et annonçant les projets de conquêtes de l'année. Toujours prêt à la guerre, il prenait sa peau de loup et sa trompe d'ivoire, partait pour la chasse, délassement des braves, y menait ses grands tout couverts d'or et de soie, et se riait de leurs belles étoffes, que la moindre pluie gâtait. A son retour, il re-