LIVRE II — CHARLEMAGNE
munications , les nouveaux fonclionnaires pouvaient impunément vendre la justice, vendre des exemptions de service militaire, vendre les terres et les serfs qui leur étaient confiés à titre d'appointements. Faisant argent de tout, et achetant de vastes domaines, ils devenaient bientôt les égaux des anciens seigneurs, et, quant à gagner les inspecteurs, c'était l'affaire de quelque beau présent. Mal servi par les petits, désobéi par les grands, l'empereur luttait vainement contre la force des choses qui tendait à rendre les comtes indépendants.
XXXIX. Il fallait défendre au dehors celte société si turbulente et si peu maniable au dedans. Pour faire face à la fois aux Sarrasins, aux Saxons et aux Lombards, Charlemagne enviait les légions romaines, vivant de leur solde et toujours sous les drapeaux. Lui n'avait ni troupes régulières, ni de quoi les payer. Les volontaires qui, autrefois, chaque année, accouraient au Champ de mai pour savoir de quel côté se ferait la moisson de butin, devenaient de plus en plus rares. Paisiblement installés dans un manoir de France ou d'Italie, les Francs se souciaient peu d'aller passer leurs étés dans les marécageuses forêts de la Saxe. L'esprit militaire n'était pas revenu davantage aux vieilles populations romaines. Aux prises avec ces difficultés , Charles cherche encore ici à devancer l'avenir et veut rendre le service obligatoire pour tous, sans distinction de Franc ni de Gaulois. Chaque village devra fournir un homme par trois feux, et ceux qui restent équiper les soldats et leur donner trois mois de vivres; quant aux hommes libres qui ne possèdent ni terres ni esclaves, il en partira un sur six; quiconque refusera deviendra serf de l'État.. Quand celte loi parut, chacun y voulut échapper ; les couvents invoquèrent leur immunité, non seulement pour eux , mais pour tout serf ou colon établi sur leurs terres ; préférant cette condition au service, un grand nombre de propriétaires se donnèrent corps et biens à l'Eglise : il fallut déclarer que ces terres nouvelles fourniraient des soldats. De même d'autres se donnaient comme serfs aux comtes et aux seigneurs, à condition de conserver
leurs biens sous leur suzeraineté , et il fallut ordonner que tout seigneur équiperait des hommes en proportion de son domaine. Ainsi, malgré l'esprit de la loi, la société se partage en deux classes, l'une de cultivateurs paisibles, qui, pour ne pas servir, deviennent colons, serfs, fermiers, vassaux des couvents ou des seigneurs, l'autre de guerriers puissants , fournissant des soldats et faisant métier de la guerre.
XL. Inutile de se débattre contre cetle dure alternative du travail ou des armes, de se faire pèlerin, vagabond ou de changer de seigneur. Au nom de l'ordre dont toute société a besoin, le pèlerin sera tenu d'exhiber un passeport de son évèque ; le vagabond sera ramené à sa terre ou à son maître, et le Franc , jusqu'alors libre de prendre ou de quilter un chef, restera désormais attaché à celui dont il aura reçu, ne fût-ce qu'une pièce d'or, à moins que ce seigneur félon n'ait voulu le luer, le dépouiller, le frapper d'un bâton et déshonorer sa femme ou sa fille : obligations remarquables , qui ne cessèrent jamais, aux plus mauvais jours, de maintenir un respect de la dignité de l'homme que l'antiquité n'avait pas connu. Du reste, à chaque couvent, à chaque seigneur de nourrir ses pauvres et ses lépreux ; à chaque colon , à chaque vassal d'établir par une charte ses droits et ses libertés ; s'il fabrique une fausse charte, au seigneur de le prouver : le poing du faussaire sera coupé. Ainsi l'aristocratie prenait racine sous la main même du maître absolu qui voulait tout niveler.
XLI. Outre les hommes il fallait de l'argent, le nerf de la guerre. Les métaux précieux étaient rares depuis les invasions ; pendant tout son règne, un roi réunissait à grand'peine quelques livres d'or, et de chacune faisait frapper à son effigie vingt- deux pièces ou sous, dont un pour le monnayeur, trop heureux s'il était honnête. Ce n'était pas assez pour vivre, et, au lieu d'impôts en argent que les Francs n'avaient jamais subis, et que Chilpéric avait inutilement voulu rétablir sur les villes, Charlemagne, comme les Mérovingiens, en était réduit aux revenus en nature de ses manoirs et de ses terres. Aussi