‹ Histoire de FranceChapitre 42 sur 339 · LIVRE II — CHARLEMAGNE · texte numérisé non relu

LIVRE II — CHARLEMAGNE

veille-t-il avec un soin paternel à l'entretien des bâtiments, à la culture des champs , à la vie et aux travaux des ouvriers. Lesétables, la basse-cour, le verger, le potager, tout est passé en revue dans des lois solennelles. Les armes forgées pour la bataille , les voitures de cuir, servant aussi de bateaux , les étoffes tissées par les femmes y figurent à côté du persil, du cerfeuil et de la cire réservée pour la cour. Tantôt un domaine reçoit l'empereur et le nourrit avec les siens, tantôt il lui envoie des vivres, et des munitions de guerre.

XL II. Les compagnons du conquérant, transformés en fonctionnaires impériaux , vivaient de même des amendes en nature de Dagobert et du produit de quelques terres , dont ils jouissaient sous le nom de bénéfice. Quand les services étaient grands ou les serviteurs habiles, les bénéfices passaient à leurs enfants et devenaient une propriété de famille. Ce système, en usage depuis Clovis, avait peu à peu épuisé les domaines du fisc romain et les terres abandonnées. Les confiscations étaient venues, moyen violent, et parsuite mauvais. Enfin Charles Martel avait distribué, d'abord pour cinq ans, les biens -des églises. Depuis, par égard pour la guerre sainte contre les musulmans et contre les païens du Nord, elles avaient, de cinq en cinq ans, renouvelé ces titres, et, en échange, Charlemagne leur accorda de percevoir partout la dîme ou dixième partie des fruits de la terre, consécration d'un pieux usage déjà fort ancien et très répandu. Ainsi les impôts passaient par la main de l'Eglise pour être supportés, et bien que dépouillée, s'il fallait des fonds pour une guerre inattendue, c'était encore elle qui les avançait.

XLIII. Dans ce système simple et primitif, chacun s'habituait à vivre de ses terres et de ses troupeaux ; chaque village se suffisait et perfectionnait ses travaux, à l'exemple des fermes impériales. Les routes étaient tant bien que mal entretenues par un péage sur les voyageurs et sur les marchandises ; mais elles servaient peu, si ce n'est aux soldats, aux inspecteurs et à Charlemagne lui-même, toujours voyageant. Sur lui reposaient l'ordre,

l'unité, la paix de cet immense empire, merveilleux assemblage de peuples jeunes et vieux, grossiers et corrompus. Courageux serviteur de la vérité , il ne se lassait pas d'encourager la religion, le travail, les lettres, la justice, et de hâter, s'il était possible, l'éducation de l'Occident ; il veillait à la traduction d'un texte comme à la réforme du clergé, à la tenue d'un ménage comme au plan d'une conquête. Par ses soins, la centralisation romaine semblait s'être relevée de ses ruines, et une forte direction, venant d'en haut, avait un instant remplacé la vie nouvelle et spontanée qui commençait à germer partout. La foi et la grandeur d'âme du souverain voilaient les dangers d'une si vaste puissance, et, de même que l'oasis du désert charme le voyageur, de même ce règne merveilleux en un siècle de ténèbres séduit et captive, comme si la libre activité des générations n'était pas encore plus glorieuse et plus féconde que les bienfaits d'un grand homme.

XLIV. Du reste, c'était un rêve impossible que la durée de cet édifice, reposant sur la tète d'un tel génie, et miné d'avance au sein de sa propre famille. Ce qui manqua surtout, il faut bien le dire, ce fut le secret, ignoré des enfants de Clovis , pour lequel saint Lambert avait versé son sang, et que les descendants de l'impudique Alpaïde ne devaient pas posséder: le secret de la chasteté. Suivant un usage que l'Église mit des siècles à déraciner, il avait souvent changé de femme , et, plus d'une fois, l'orgueil de ces reines d'un jour avait révolté les grands et troublé la paix du palais et de l'empire. De ces unions peu bénies, Charlemagne avait eu des fils qu'il vit presque tous mourir à la fleur de l'âge, et des filles légères dont les fautes attristaient son cœur. Il se faisait vieux, et au poids de quarante années de règne s'ajoutait celui d'une sombre mélancolie. La mort allait venir : que deviendrait alors ce bel empire, fruit de ses combats , de ses travaux , de sa vie tout entière ? Pour en porter le faix, il ne lui restait qu'un fils, faible de cœur et d'esprit, portant mal le nom adouci du grand Clovis, Louis le Débonnaire. Heureux le pauvre vassal ou le barbare du Nord à qui

Page 1