I.iiiIS LE DEBONNA1 RE
une épouse fidèle avait donné des enfants nombreux et forts, l'espoir de sa race.
XLV. Déjà de toutes parts Frisons, Saxons, Sarrasins, insultant à sa vieillesse, viennent piller les rivages de ses États. Vainement, pour les châtier, il construit de gros et forts bateaux, et ordonne à tous les habitants, sous les peines les plus dures, de courir sus aux pirates. Ils lui échappent sur leurs barques légères, insaisissables. Un jour il les vit de ses propres yeux, et ils avaient disparu à l'horizon que son œil pensif les suivait encore. C'étaient les fils de ces Saxons dont, en vingtcinq ans, sa forte épée n'avait pu tarir la race. A quoi bon ce pays désert et ravagé, ces peuples décimés, mais non convertis, et ces flots de sang répandus? Ces morts crient vengeance : à leurs fils l'avenir, la richesse, l'empire. Tandis que ces pirates vont piller sa capitale, disperser ses écoles, ruiner ses peuples, les vaincus de Poitiers, les enfants de Mahomet, vivront paisibles et triomphants dans leurs palais de Séville et de Cordoue ; leurs savants fameux effaceront l'éclat passager d'Alcuin et de ses disciples. Que deviendra l'Eglise du Christ, à laquelle lui, Charlemagne, a voué son bras et son épée? Tristes retours de l'homme à cette heure tardive où il pèse ses fautes , voit s'évanouir ses rêves , et ne sait pas encore comment ni pourquoi la Providence s'est servie de lui. L'empereur, au bord de la tombe , ne prévoyait pas que l'œuvre de Dieu , qui seule ne périt point , grandirait sur les ruines de sa famille ; que les Francs, rajeunis par les Saxons, l'emporteraient sur les Sarrasins usés par la polygamie ; que, sous les saintes lois du mariage, surgiraient dans toute l'Europe des familles fortes et durables, des peuples jeunes et vigoureux, recueillant son héritage et se souvenant un jour d'avoir eu , sous son sceptre, un commun et glorieux berceau. 11 fallait pourtant mourir (814).
XLVI. Le grand mort fut placé dans le caveau de sa basilique d'Aix-la-Chapelle , sur un trône d'or , la couronne sur la tète , le sceptre à la main. Il y devait rester assis, gouvernant encore le monde par ses pensées, jusqu'à ce que d'indignes successeurs, reniant
sa foi et sa piété, Lui vinssent voler son trône et sa couronne. Merveille sans exemple , un empereur tout-puissant était resté toute sa vie soumis à l'Eglise, travaillant, combattant, régnant pour elle. Cette vertu couvrit ses défauts, et, canonisé par la multitude, il eut nom saint Charlemagne.
XLVII. Charlemagne disparu, «la tristesse gagna ses compagnons. Comme s'ils eussent senti qu'avec lui Unissait l'empire, et que, dans cette décadence prochaine, le gouvernement et le salut du monde seraient aux mains de l'Eglise, un grand nombre d'entre eux se pressèrent de chercher un asile dans les cloîtres ou dans l'épiscopat. Saint Guillaume de Toulouse, l'ami de Charlemagne, quitte son épée redoutée des Arabes, laisse à ses enfants le gouvernement du Midi, et va finir ses jours dans un désert. Adalhard et "Wala, tous deux cousins de l'empereur, deviennent abbés des deux Corbie , l'un au bord de la Somme, l'autre au bord du Weser, au milieu des Saxons devenus ses amis. A la nouvelle Corbie, le jeune Anscaire, autre déserteur de la cour et de ses dignités, forme une bibliothèque fameuse, où se retrouveront plus tard les cinq premiers livres de Tacite ; il y médite la conversion du Danemark et la gloire du martyre.
XLVIII. En même temps, saint Benoît d'Aniane parcourait les monastères du Midi et de l'Est, prêchant partout l'austère observance de la vie religieuse, bravant le courroux et le poignard des moines relâchés, qui, depuis Charles Martel, avaient laissé la robe pour la veste militaire et l'office pour la chasse. Il réunit les différentes règles en une seule, presque tout entière du grand saint Benoît, et imposa aux monastères l'unité d'esprit etde direction rêvée par Charlemagne. L'assemblée solennelle d'Aix-la-Chapelle, présidée par Louis le Débonnaire, ne vit rien de mieux pour le salut de l'empire que de rendre cette réforme générale. Ce fut alors que les chanoines, depuis peu institués pour l'administration des diocèses , reçurent la règle de saint Chrodegang, évèque de Metz (810). Il fallut vivre en communauté, dans un cloître tenant à la cathédrale, coucher dans un dor-