LIVRE II — LOUIS LE DEBONNAIRE
toir divisé en cellules, et se lever la nuit pour l'office ; chacun à son tour à la cuisine ; deux plats à dîner ; tous les ans à la Saint-André, une robe neuve pour les anciens , une vieille pour les jeunes.
XLIX. Pendant ce temps-là, le fils de Charlemagne, Louis le Débonnaire, en tout digne de son non*, essayait de régner par la douceur, accordait aux Saxons amnistie complète, leur rendait les biens de leurs pères, et donnait enfin la paix à ce pauvre pays, plus fidèle désormais que sa propre famille. Moins heureux au dedans, il ne fit qu'y assurer l'impunité du désordre et du crime ; car la bonté ne suffit pas, et à tout homme, roi ou père de famille, il faut l'énergie d'empêcher ou de punir le mal. Pliant sous le fardeau de l'empire, il crut se soulager en y associant ses fils, mit ce partage sous la protection de Dieu et des évèques, et l'entoura de serments solennels. 11 envoya Pépin en Aquitaine, Louis en Bavière, décerna d'avance à Lothaire la dignité d'empereur, et laissa l'Italie à Bernard, son unique neveu (817). Peu unis entre eux, ces souverains trouvèrent des provinces étrangères les unes aux autres, et en profitèrent pour se rendre indépendants. Répandus de l'Èbre à l'Eyder, de la mer du Nord au fond de l'Italie, les Francs avaient plus de pays qu'il n'en pouvaient garder. Du jour où l'amour des combats et la soif du butin ne les attirèrent plus au Champ de mai , sur les bords du Rhin, leur antique berceau, ils prirent peu à peu la langue , le costume , les mœurs des peuples soumis, et se séparèrent comme les ouvriers de la tour de Babel.
L. Pourtant les vieux Francs s'indignaient de cette décadence si prompte, de cette division imminente. Sous leur habit de moines, Adalhard et Wala sentaient bouillonner leur sang, en voyant tomber en pièces l'œuvre de Charlemagne, et ils ne ménageaient au nouvel empereur ni avis ni menaces pour le réveiller. Mais ils ne furent pas écoutés, et bientôt l'orage gronda. Les factieux se groupèrent autour du roi d'Italie, Bernard. 11 passa les Alpes à la tête d'une armée, et crut pouvoir réclamer tout l'empire. Le succès devenant douteux, les rebelles, encore
timides, abandonnèrent leur chef, et Bernard tomba entre les mains de son oncle. Jugé, condamné à mort, il eut, par clémence, les yeux crevés, et en mourut trois jours après (818). Devenu de la peur qui l'avait rendu cruel, Louis, honteux et repentant, voulut faire pénitence publique, et pardonna à tous les autres coupables (822).
LI. Les Normands jouissaient de l'impunité commune : ne se bornant plus aux rivages de la mer, ils remontaient le cours des fleuves et en pillaient les bords. Louis espérait les désarmer par sa douceur et obtenir ainsi ce que n'avaient pu les violences de son père. Il promet des récompenses à tous ceux qui se feront baptiser. Mais , l'intérêt faisant encore plus d'hypocrites que la peur, ces brigands accourent chaque année plus nombreux. Un jour les robes blanches ne suffisent plus ; on distribue de vieux linges, arranges à la hâte. « J'ai été baptisé ici « plus de vingt fois, s'écrie un vieux pirate, « et j'ai toujours reçu de beaux vêtements ; « ceux-ci sont bons pour un bouvier. » Les chefs réclamaient un plus haut prix. La Frise se révolte et donne la main aux Normands : l'un d'eux accepte le baptême et se soumet, à condition qu'il sera duc héréditaire de Frise, premier et funeste signal du démembrement de l'empire.
LIL Le roi même du Danemark vint se faire baptiser, promettant que le pays tout entier se convertirait. Mais ce monarque, pompeusement fêté, n'était qu'un habile prétendant, cherchant l'appui des Francs pour détrôner ses neveux. Trompé par ses mensonges, saint Anscaire partit avec lui et put assister bientôt à la défaite et à la fuite de ce prince détesté des Danois. Mûri par cette expérience , il vit combien l'or et les présents sont d'un faible secours pour le triomphe de la vérité , et se voua désormais à la seule éloquence de l'exemple et de la vertu. Il passa en Suède, alla attaquer au cœur le paganisme du Nord , établit une église tout près du fameux temple d'Upsal, et revint foncier un évêché à Hambourg. Chassé par le fer et le feu des barbares, dont il était entouré, caché pendant quelque temps sous