LIVRE II
CHARLES LE CHAUVE
d'où le nom de Germanique ; Lothaire , l'Italie, la Bourgogne entre Rhin et Moselle, vaste et long royaume étranglé entre l'Allemagne et la France, avec le titre d'empereur. C'était lui qui devait être , aux yeux des peuples , le représentant de Charlemagne, le dépositaire de cette haute et sainte autorité impériale, restaurée par le souverain pontife pour la paix et l'unité du monde chrétien. C'était lui qu'après trois jours de jeûne, d'aumônes et de prières, Louis le Débonnaire s'était solennellement associé , obligeant ses frères, bien que rois, à lui jurer obéissance et fidélité, à ne pas faire la guerre sans son consentement, et à le consulter tous les ans en personne ou par leurs ambassadeurs : vaines précautions pour forcer de mauvais fils à être, de bons frères.
LVII. Le père mort, ils saisirent comme une proie l'héritage qu'ils s'étaient disputé de son vivant. Clotaire ou Lothaire , en allemand Luther, nom toujours funeste, ne songea qu'à dépouiller ses frères, eux qu'à secouer son joug. Charles réunit ce qui restait de guerriers en France, Louis les Saxons à demi païens qu'avait épargnés l'épée de Charlemagne, et, ravageant tout devant eux, ils vinrent se joindre dans les plaines de l'Yonne, où Lothaire amenait ses bandes de Francs et de Lombards. Le choc eut lieu à Fontenay , combat acharné, que prolongea longtemps leur fureur fratricide (841). Vaincu, l'empereur pilla lui-même le trésor d'Aix-la-Chapelle, et emporta honteusement en Italie la couronne et le sceptre du grand empereur. Les autres, pour fêter leur victoire, donnèrent un tournoi à Strasbourg, se jurèrent éternelle amitié, et ne laissèrent à leur frère, sous le nom de Lotharingie ou Lorraine, qu'une bande de terre, encore plus étroite, des bouches du Rhin à celles du Rhône (843).
LVIII. Cette paix était peu solide. Les Francs de Charles le Chauve, qui parlaient un latin dégénéré, avaient hâte de quitter ceux d'Outre-Rhin, dont ils avaient oublié l'allemand sauvage. N'ayant plus de conquêtes à faire ensemble, et désireux de revoir leurs foyers menacés par mille ennemis divers, ils se quittèrent brusquement. Ainsi
s'évanouissait le rêve de Charlemagne, et, dans sa douleur, un diacre de Lyon invitait « montagnes et collines, fleuves et forêts, « rochers et vallons, à pleurer ce puissant « empire qui réunissait tous les peuples sous « un seul roi, qui tenait de. nombreux con- « seils, et qui ouvrait à la jeunesse tous les « trésors de la science et des lettres ». Si la force et l'activité d'un grand homme avaient, pendant un demi-siècle, suppléé aux distances et à l'ignorance des hommes, elles n'avaient pas remplacé la fidélité conjugale, la piété filiale, l'amour fraternel et toutes ces vertus de famille qui sont la sève d'un peuple. Pour les faire pénétrer dans le cœur de chacun , pour vaincre les instincts grossiers de la Germanie et les vices raffinés de Rome païenne, il fallait une voix plus douce, plus éloquente, plus convaincue, plus persévérante.
LIX. L'Église, qui avait défriché l'Europe au lendemain de l'invasion, et semé ses colonies de moines au milieu des huttes barbares, se remit à l'œuvre, pendant que Normands et Sarrasins venaient piller l'empire, et que, par leurs vices, les Carlovingiens en hâtaient la précoce décadence. Tandis que la force brutale triomphait partout, quelques évêques désarmée tenaient des conciles pour continuer l'éducation des peuples, rappelaient aux grands, comme aux petits, la justice , l'équité et la miséricorde , et formaient le lien des peuples divisés. A leur tète marchait, parlait, écrivait le nouvel archevêque de Reims, Hincmar, homme austère et ardent, impétueux et sage, redouté des rois et des guerriers. Ce n'était plus un de ces fils de Romains, doux et polis comme Sidoine ou Grégoire de Tours, mais un Franc rude et courageux, plus prompt à agir qu'à parler, et facile à égarer par sa fougue sans son invariable obéissance à l'autorité du souverain pontife. Il avait trouvé les biens de son église envahis, son diocèse aux mains de mauvais prêtres, dignes choix d'Ebbon. 11 fallut les instances du pape pour lui apprendre la patience et l'empêcher de faire table rase.
LX. C'est lui qui préside les conciles, qui rédige les lettres des évêques , et leur sert d'ambassadeur auprès des rois. 11 prend sous