‹ Histoire de FranceChapitre 48 sur 339 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

CHARLES LE CHAUVE

Chauve quelque énergie et quelque autorité. « C'est à vous le premier, lui écrivait-il au « nom de tous, que nous rappelons vos de- « voirs, la justice, l'équité et la miséri- « corde. Car le soin de votre salut nous est « aussi confié, en attendant que vous subis- « siez comme les autres le jugement redoute table. Vos guerres fratricides ont fait né- « gliger beaucoup de choses : l'armée est • sans soldats , les églises sans évèques ; « l'ignorance et la paresse ont gagné les cou- « vents; les biens destinés aux pauvres, aux « pèlerins, aux captifs, sont la proie, noli « des païens, mais, chose monsLrueuse! de « chrétiens avides. Pour récompenser vos « serviteurs, recherchez les biens royaux in- « justement gaspillés, au lieu de dépouiller « les églises. »

LXIV. A ces lettres pressantes, Charles, non moins subtil que Gotschalk, répondait par des questions sur la substance de l'âme. Déjà digne des Césars du Bas- Empire, le petit- fils de Charlemagne se piquait d'être le plus bel esprit du monde et le roi d^s philosophes. 11 avait la manie du grec, vivait entouré de professeurs venus de Constantinople, qui lui expliquaient Aristote et Platon, et nourrissait a sa table Scot Erigène ou l'Irlandais traducteur présomptueux de saint Denis l'Aréopagle, et avant-coureur lointain des haidie.-s -s rationalistes. Un jour, le roi, voulant railler son convive, lui demanda quelle distnnee entre un Scot et un sot. « La largeur de la taLle, » lui répondit, en riant, l'amlacieux Irlandais. Charles ne se lâcha point, prenant le mot pour un charmant jeu d'esprit, et cependant bien sot était -il de s'amuser à ces puérilités et d'y perdre ses derniers cheveux, alors que, remontant le Rhin (843), la Seine et la Loire, les Normands apportaient partout la désolation.

LXV. Déjà ils avaient pillé Trêves, Cologne, Rouen, Saintes, Bordeaux. Un comte de Nantes, destitué par le roi et chassé de la ville, jura d'y rentrer, et alla chercher l'ennemi dans son repaire de Noirmoutiers. Montés sur soixante-sept bateaux de cuir, ils arrivèrent le jour de la Saint-Jean-Baptiste, trouvèrent le peuple assemblé dans la cathé-

drale, enfoncèrent portes et fenêtres, massacrèrent tout ce qui se présenta, et immolèrent jusqu'à l'évèque au pied de l'autel. Enhardis par leurs succès, ils s'avancèrent sur une centaine de barques jusqu'à Paris, et se ruèrent sur les faubourgs. Dans son épouvante, Charles le Chauve se sauva jusqu'à Saint-Denis, et arrêta le pillage, moyennant une rançon de sept mille livres d'argent. C'était engager les brigands à revenir. Ils ne s'en firent pas faute. Les faubourgs de Paris, l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, le tombeau de sainte Geneviève, tout ce qui était en dehors de la cité, ne fut bientôt qu'un monceau de ruines. Angers fut deux fois brûlé, Orléans livré au pillage. Les restes mêmes de saint Martin ne protégèrent plus Tours, et, après avoir résisté en braves et vainement attendu des secours, les moines de la grande et vénérable abbaye partirent tristement, emportant sur leur dos les reliques de leur patron ; ils allèrent les cacher à Auxerre et les réunir à celles de saint Germain l'Auxerrois. 11 n'y eut pas jusqu'au courageux Hincmar qui ne dût, dans ses vieux jours, quitter sa chère église, et confier à Épernay les reliques de saint Rémi. Ce n'était plus en bateau et à pied, c'était à cheval que les Normands couraient le pays: ils laissaient leurs barques en des lieux sûrs, et y construisaient de véritables forts, dépôts de butin et de captifs.

LXVI. Au lieu de faire justice de ces misérables, Charles était sans cesse en marché avec eux pour les éloigner de telle ou telle province. Ensuite, afin de les tromper, il ré Juisait tout à coup la valeur des monnaies, ruinant ainsi ses sujets, et non l'ennemi, qui savait bien prendre sa revanche. Le sou ou pièce d'or diminua tellement qu'on le fit d'argent, en attendant que d'autres le fissent de cuivre. La livre d'or avec laquelle Charlemagne faisait vingt-deux sous, devint à son tour une simple monnaie. Cependant ce qui restait de guerriers s'indigna et quitta la cour. Le roi les suppliait de revenir, leur promettant tout ce qu'ils voudraient de biens et d'honneurs: mais ils ne l'écoutaient pas, et s'occupaient plutôt de défendre leurs terres

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