LIVRE
CHARLES LE CHAUVE
ou de conquérir pour leur propre compte. Tandis que l'Église recouvrait sa glorieuse pauvreté et comptait de nouveaux martyrs, eux retrouvaient le courage et la vigueur des combats. Par eux, la souveraineté, qui périssait aux mains des Carlovingiens, se relevait et prenait de fortes racines sur le sol même des provinces. Pour eux commençaient des familles belliqueuses , faisant corps avec le pays et le défendant à la pointe de l'épée.
LXVII. L'Aquitaine réclame sa vieille indépendance. Foulée par les Sarrasins, auxquels les juifs ont derechef ouvert les portes de Bordeaux, deToulouse et de Béziers, elle se donne aux braves descendants de Hunald et de saint Guillaume, l'un ennemi , l'autre compagnon de Charlemagnc. Ceux-ci, les Guillaume, résident à Poitiers, et régnent jusqu'aux Pyrénées comme ducsd'Aquitaineet deGascogne. Ceuxlà , les Raymond ,
s'établissent à Toulouse, et, sous le titre de ducs de Septimanie, gouvernent ce vaste et beau pays, auquel son dialecte méridional donnera le nom de Languedoc. La Provence aspire à la liberté sous l'ambitieux Boson, beau-frère de Charles le Chauve. Séparées pendant trois siècles du reste de la France, ces provinces du Midi, toujours en guerre avec les Sarrasins d'Espagne, maîtresses du commerce de la Méditerranée , formeront une France à part, au langage poétique, et, de bonne heure, riches et voluptueuses.
Moines fuyant devant les Normands. ( P. 72.)
LXVII I. A l'ouest, le duc des Bretons, l'audacieux Nomenoë, marche droit aux Normands, leur dispute les ruines fumantes d'Angers, et, par de sanglantes défaites , les dégoûte de s'en prendre à cette rude et pauvre Bretagne. S'il l'a défendue au péril de sa vie, ce n'est pas pour l'indolent Charles le Chauve, qui la réclame après la victoire. Le champ
de bataille est ouvert: que le roi philosophe en vienne aussi affronter les hasards. Mal lui en prit. Avec leurs petits chevaux et leurs flèches légères , les Bretons harcelèrent deux jours sa grosse cavalerie, qui disparut pour ne plus revenir. Vainqueur, Nomenoë prit le titre de roi. Moines, seigneurs, bourgeois, paysans de la vieille Armorique, tous, unis par le péril commun, apprirent à se défendre et à vivre en famille. De là une race dure, laborieuse et fidèle, longtemps libre à l'abri de ses landes et de ses falaises, vaillants soldats, marins intrépides, plutôt pirates que marchands sur leur mer ingrate et furieuse. A côté d'eux, un autre Breton, Tertule, reprend une dernière fois Angers aux Normands, s'établit solidement au nord de la Loire , et commence la belliqueuse dynastie des comtes d'Anjou. Au nord, ce sont les Baudouin, au bras de fer, comtes de Flandre, qui gardent , contre les pirates et les ducs de Frise, les bords de la Somme, de l'Escaut et de la Meuse, pays actif, industrieux, peuplé de tisserands , de drapiers et de forgerons