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LIVRE II — CHARLES LE CHAUVE

LXIX. Restaient les vallées de la Loire et de la Seine, ouvertes comme deux grandes routes aux avides Normands. Chaque printemps, Orléans et Paris les voyaient revenir plus nombreux et plus forts. Charles le Chauve défendait aux paysans de s'armer contre eux, et les engageait à l'avertir du danger. Mais, cent fois prévenu, il n'était jamais arrivé à temps. Lassés de l'attendre, les villages se fortifièrent. Des chefs se formèrent, et bâtirent des châteaux forts en dépit de ses ordres. Au premier rang brillait un guerrier d'un nom nouveau et déjà célèbre, Robert le Fort, fils d'un Saxon transplanté en France par Charlemagne. Il é-tait redouté des Normands, aimé du pays qu'il protégeait. Charles s'estima heureux de lui confier le reste de ses États, et le nomma duc de France, en lui donnant Orléans et Paris. Par ses soins, des châteaux s'élevèrent sur les bords de la Seine ; les murs de Paris furent réparés; il mourut trop tôt dans un combat contre les pirates, laissant à des fds encore jeunes ses dignités et son courage (866).

LXX. Ainsi s'élevaient de tous côtés des familles puissantes. Le pouvoir, suivant l'ancien usage, s'y transmettait de père en fds, et Charles le Chauve était trop faible pour le leur enlever au profit de ses courtisans. Cherchant à maintenir, au moins en paroles, un droit qui n'existait plus, il promit de n'interrompre qu'en cas de trahison la succession héréditaire des ducs, des comtes et de tous ses vassaux. Du reste quelque mauvais qu'il fût, le fds du chef mort ne valait-il pas mieux que les brigands qui menaçaient tout héritage? Aussi, pour leur échapper et transmettre leurs biens à leurs enfants, non seulement les veuves et les orphelins, mais tous les propriétaires libres, se hâtaient de prêter hommage aux braves guerriers qui tenaient la campagne, et leur faisaient don de leurs biens pour les recevoir ensuite à titre de vassaux. D'autres, cherchant des protecteurs dans le ciel, s'attachaient à quelque couvent respecté des ennemis ; lui abandonnant leurs terres, ils en conservaient la jouissance moyennant une faible redevance, et en recevaient

encore, en sus, une égale étendue pour eux et leur postérité : tant les bras devenaient rares pour cultiver la terre ! Pendant que l'hérédité jetait ses fortes racines, Charles le Chauve, peu soucieux de créer une famille, donnait l'exemple de mœurs douteuses, et faisait crever les yeux à son propre fds.

LXXI. La Lorraine n'était pas plus heureuse ; le scandale y régnait, en attendant les Normands. Fatiguée de sa femme Teutberge, Lothaire II, fds de Lothaire, l'avait reléguée dans un couvent, et vivait publiquement, dans ses palais d'Alsace, avec l'Allemande Waldrade. Cinquante ans plus tôt, ce caprice du roi aurait passé inaperçu ; mais l'opinion publique, qui avait jadis toléré les désordres de Clotaire et de Charlemagne, n'était plus habituée à de pareils méfaits, et, pour la faire taire, Lothaire accusa Teutberge des crimes les plus affreux. Malgré la défense réitérée des papes et des évèques, elle dut se justifier par l'épreuve germanique et à demi païenne de l'eau bouillante. Après un jeûne de trois jours, après la messe et la communion, le champion de sa cause plongea le bras dans un vase d'eau bouillante, et y ramassa un anneau bénit. Le bras sortit intact ; l'épreuve était victorieuse. Déçus dans leur espoir, les juges s'écrient qu'il y a fraude, déclarent la princesse coupable, la condamnent à une prison perpétuelle, et prononcent le divorce. C'étaient des évêques corrompus , parents de Waldrade ou créatures de Lothaire. Teutberge parvient à s'échapper, et en appelle au pape, juge suprême de la morale chrétienne. Nicolas Ier se saisit de cette cause, ordonne à Lothaire de se séparer de sa concubine, et excommunie les juges. Mais ceuxci, sansse décourager, rédigent la protestation la plus grossière contre les droits du saintsiège, et envoient, pour la porter, un évêque indigne de ce nom, qui entre dans la basilique de Saint-Pierre l'épée à la main, tue l'un des gardiens, et en blesse plusieurs. Cette violence même les perdit. Ceux qui avaient agi de bonne foi se soumirent et firent pénitence. Les autres furent dégradés. Lothaire se hâta de passer les Alpes pour implorer le pardon du pape, et lui jurer qu'il s'était'à

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